T O H U B O H U

23 janvier 2019

GILET CROCODILE: 24 HEURES DE LA VIE D'UN HOMME

Je n'ouvre pas souvent la porte du placard de ma chambre ; c'est que, souvent, pas tout le temps, il y a le crocodile.

Il me regarde.

Avec ses yeux.

Ce matin, je me suis levé parce que c'est le matin. J'ai mis les pantoufles. Les pieds, les deux pieds, parce que par terre, ça fait froid et il ne faut pas marcher pieds nus.

 

 

J'ai enfilé les habits posés sur la chaise, mais pas ceux d'hier, ceux d'hier il faut les mettre dans le sac bleu.

Quand c'est l'hiver, il faut mettre un pull ; Je mets le gilet que maman m'a tricoté, il pique pas.  Eh ben,  la Dame, elle dit " Oh, vous ressemblez à rien ".

Mais c'est pas rien ; en fait, c'est moi !

Elle dit que je fume trop. Je fume quand même !

Je mets la poudre de café, la poudre de sucre, la poudre de lait, l'eau chaude du robinet, je tourne avec la cuillère, je tourne et des fois, des fois, ça m'énerve ! Et aussi du beurre sur les biscottes, elles sont toutes cassées avec des morceaux parce que le beurre c'est trop dur ! Après je fume une petite cigarette sur la chaise  pour me reposer et j'attends l'heure de la Dame et elle entre et des fois c'est une autre  je la connais pas, c'est une nouvelle, une stagiaire, et des fois, elle m'apporte un gâteau c'est gentil fallait pas !

Elle dit " Alors comment ça va aujourd'hui ", je dis " ça va " ; Elle ouvre la fenêtre, elle parle, elle fait le lit, je lève les pieds quand elle lave par terre, elle parle tout le temps et c'est fatigant de la voir laver par terre, c'est fatigant ! et je fume une petite cigarette sur la chaise. Elle dit que je fume trop !

Il y a le bruit dans les tuyaux. Je l'entends.

Hier, elle a dit " Il faut changer d'heure " et je suis monté sur la chaise     pour l'horloge     pour changer les aiguilles      de l'heure     et elle a dit  " Vous allez vous casser la figure " mais je ne veux pas du tout casser ma figure, je veux changer les aiguilles de l'horloge pour changer l'heure ! 

Elle parle tout le temps.

 Quand elle fait le lit, elle dit " Faut pas dormir avec votre gros oreiller, vous allez être bossu et vous ne pourrez jamais vous marier à une jolie petite femme sympa. " 

 Mais, moi, je n'aime pas tellement me marier !

Quand je vais chez le coiffeur, elle dit: " Vous avez une autre allure ".

 Mais je n'aime pas tellement en avoir une autre !

 Quelques fois le bruit dans les tuyaux, il est pas tellement fort.

 Après, il recommence à être fort.

 Elle ouvre la porte du placard de ma chambre, elle dit " Vous vous faites des idées, regardez ! Y'a rien du tout dans ce placard ".

 Mais, forcément, c'est normal : Elle ouvre la porte du placard quand y'a PAS le crocodile !

Le mercredi quand j'ai ma pension, elle dit " Vous n'allez pas y aller comme ça " et je mets un autre  tee shirt et on va au Leader dans sa voiture. Même quand c'est une autre que je connais pas tellement. Elle dit " Vous n'allez pas sortir comme ça " et je change de tee shirt et on va au Leader.

Au Leader, j'achète des choses pour mettre dans le caddy : des pâtes, du sopalin quand il n'y en a plus, des vaches qui rient, des raviolis, du cassoulet, de la bière, tout ce qu'il faut, du savon rose qui sent bon. Elle dit : " Faut pas manger que des conserves! ". Moi, j'aime bien.

Je fume une petite cigarette sur la chaise pendant qu'elle range les courses, elle dit qu'il ne faut pas manger que des conserves mais moi, j'aime bien ! Et puis je dis " au revoir, à demain " et j'attends l'heure de manger et je mange du cassoulet ! Après, je vais dormir un peu, c'est les médicaments.

Il y a les jours où l'infirmière vient pour ma piqûre, c'est pour me calmer; elle souffle fort, elle dit " Alors comment ça va depuis la dernière fois ? ", je dis " Ca va " . Quelques fois, c'est pas la même. Elle ouvre la fenêtre aussi.

J'écoute le bruit dans les tuyaux.

Aujourd'hui, la Dame n'est pas venue et une autre non plus. Elle a dit au téléphone: " Je ne peux pas venir aujourd'hui, les gosses sont malades je suis coincée avec les jumeaux ". Elle a dit : " Ca va aller? ", j'ai dit : " Ca va "

... Coincée... Coincée entre les jumeaux...? ...

 

 

Je peux faire plein de choses:

Je peux aller chercher le pain. Si c'est pas le dimanche ou le lundi.

Je peux aller chercher les cigarettes. Si c'est pas le dimanche ou le mardi.

Il faut prendre le courrier, les pubs, en remontant.

Pas quand c'est le dimanche.

Si je veux, je regarde la télévision  ou bien je fume des cigarettes ou je regarde par la fenêtre , je peux compter les voitures sur le parking.

Le bruit dans les tuyaux.

 

J'ai compté toutes mes fourchettes.

Même celles en plastique qui cassent.

J'ai compté les petites cuillères.

Après, j'ai compté les grosses cuillères.

J'ai compté les olives sur la toile cirée et les carreaux, par terre, les bleus, pas les blancs.

Des blancs, y'en a moins !

Après c'était le soir. 

J'ai attendu l'heure de manger.

Quand c'était l'heure, j'ai mangé du cassoulet. Les restes de midi. Avec des chips.

J'ai pris  les médicaments, c'est pour dormir.

J'attends un peu tranquillement, je fume une cigarette sur la chaise, j'attends l'heure de dormir;

Elle dit: " Il faut bien  penser à éteindre dans la cuisine ".

Elle dit : "C'est dangereux de fumer au lit ".

Demain matin, ce sera le matin, je mettrai pas les pantoufles, j'allumerai dans la cuisine et je fumerai une cigarette.

 

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13 décembre 2018

ALBATROS ET SUCETTE

   Bonsoir et bienvenue

   Vous êtes sur votre chaîne Blabla Fouille Merde, votre émission" Les amis de l'info ". 24 h sur 24, merci d'être avec nous, 

   Une information de toute dernière minute, nous apprenons à l'instant que le petit village côtier de Saint-Pouët-Pouët vient de connaître un incident : un oiseau dont on ignore encore les motivations, aurait plongé sur un individu pour lui subtiliser brutalement sa sucette ; l' information reste à confirmer. J'appelle tout de suite notre envoyé spécial, Laurent. Laurent ?

  _  Laurent, bonjour...

  _  ?...

  _  ... Bonjour Laurène. Oui, eh bien, l'information  dont on ignore encore les modalités est toute récente, il convient donc de prendre certaines précautions  mais, d'ores et déjà, nous avons établi certains éléments : il était environ 17 h, ce soir, sur la voie publique en fin d'après-midi, un oiseau, non encore identifié a plongé sur un individu le laissant en état de choc. S'agit-il d'une mouette, d'un cormoran, les spécialistes sont actuellement sur le terrain; nous en saurons davantage un peu plus tard.

Ici, Laurent à Saint-Pouët-Pouêt, Laurène, je vous repasse l'antenne.

  _ Alors, est ce le signe d'une insurrection ? Nous gardons en tête le film de Hitchcock, " les Oiseaux " dans lequel, de manière inexpliquée, les oiseaux se soulèvent et attaquent les habitants. Jean-François, notre spécialiste-cinéma, Jean-François, nous explique

  _ Jean-François, bonjour...

  _  Bonjour Laurène.

  _  ( scolaire ) Après le succès de " Psychose " en 1962, Hitchcock cherchait une idée de thriller; La nouvelle de daphné du Maurier lui apparut suffisamment insolite. Souvenez-vous, le soulèvement est l'oeuvre de moineaux, corneilles, goélands; à Saint-Pouët-Pouët, en revanche, l'espèce est encore mal identifiée. L'action se situe, à une tout autre époque en Californie mais il y a à l'identique, un petit port de pêche. Dans le film, on voit des rassemblements d'oiseaux : des poules qui refusent de manger, d'extraordinaires nuées de moineaux qui piaillent, des corneilles qui guettent les passantes, Hitchcok met en scène une révolte collective ; dans le cadre de Saint-Pouët- Pouët, l'oiseau aura effectué une chorégraphie qui, pour l'instant, reste individuelle. La dramaturgie est toute autre.

  _  Alors, Jean-François, peut on craindre, dans un avenir proche, une attaque collective à l'instar du film ?

  _  Eh bien, Laurène, il est encore trop tôt pour le préciser, attendons la suite des évènements.

  _   Merci Jean-François.

  _  Nous savons maintenant que la victime était mineure au moment des faits. Nous avons à l'écran notre stagiaire Ludovic qui vient de recueillir à chaud les réactions de quelques pouët-pouëtains et pouët-pouëtaines

  _  Ludovic, bonjour...

 

  _  ... Bonjour Laurène... enfin, pour être plus précis, Bonsoir ( ricanements )... Je suis sur la rade de Saint-Pouët-Pouët, à l'endroit même où s'est déroulé le drame ; le bouclage du quartier a été levé, j'ai pu me rendre auprès  des pouët-pouëtains dont certains ont été les témoins directs du drame:

 

 

  _  Ben, moi je dis, ça aurait pu être grave...

  _  Il était dans la même classe que mon petit.

  _  Et puis, on sait ce que c'est hein ! Ça commence par les sucette ...

  _  Avant, on en voyait des vols entiers de moineaux des vols entiers... Ils n'auraient pas eu l'idée d'attaquer à l'époque! 

  _  Je le connaissais bien, le petit... Je ne peux pas y croire... Ici, dans mon village... Qui aurait pu dire ?...

  _  Moi, je dis: c'est le réchauffement climatique, ça les rend pas normaux...

  _  Ça fait un choc... Ça aurait pu arriver à mes enfants... Avec tout ce qui se passe, on n'est plus en sécurité nulle part

  _  Moi, je le plains... Je l'ai encore vu hier, tout ce que je peux dire c'est qu'hier il avait une glace à la vanille... Moi ce que j'en dis... 

  _  Qu'est-ce qui se passe ? Un moineau ? Où ça ?  Avec une sucette ? Une sucette à quoi ? J'aime pas à la menthe ! Ca pique !

 

 

  _  Voilà, Laurène, quelques réactions glanées dans le périmètre ; voyez, Laurène, ici, l'émotion est palpable.

 

  _  Merci Ludovic pour cet aperçu glaçant. Une réalité  sordide qui restera dans les consciences. J'appelle à nouveau, Laurent, notre enquêteur. Il reste encore beaucoup de zones d'ombre, Laurent, où en sommes nous ?

  _  Laurent ?...

  _  ...

  _  Eh bien oui, Laurène, d'après les constatations de police il s'agirait d'un enfant, un jeune enfant d'environ 10 ans, brun, châtain, de taille moyenne, de type caucasien, un pouët-pouëtain, d'origine pouët-pouëtaine, un pouët-pouëtain de souche locale. Je vous rappelle les faits : un enfant, jeune, nous le savons maintenant, a été sauvagement agressé vers 19 h par un oiseau venu du ciel. Les habitants de Saint-Pouët-Pouët sont plongés, à l'heure où je vous parle, dans un état de sidération . Des parents inquiets arpentent le quartier. Certains sont venus déposer des fleurs, des bougies...

   _  .... le soir est tombé maintenant,  comme vous pouvez le voir, Laurène : des bougies ont été disposées au sol... quelques bouquets ... C'est ici, sur les lieux mêmes de l'attentat que nous vous offrons, en direct ces images de consternation collective à Saint-Pouët-Pouët.

  _  Merci Laurent.

  _  Sur le plateau, avec nous pour nous éclairer, le pédo-psychiatre Antoine Haribo

  _  Docteur Haribo, bonsoir...

  _  Bonsoir...

  _  Docteur Haribo

  _  Bonsoir Madame, 

  _  Bonsoir Docteur. Docteur Haribo, que pensez vous de cet enfant de 10 ans mangeant une sucette, la nuit, dans les rues de Saint-Pouët-Pouët, cet enfant, sans parents, sans protection, seul, dans le désert rural de cette France périphérique sans gilet jaune

  _  ( docte ) Oui, je vous rappelle que nous sommes en hiver, que, par conséquent, à 17 h la nuit est tombée;

  _  ...

  _  ... Nous savons déjà  que notre époque dicte tacitement pour les enfants l'interdit de couvre feu, qui, dans ce cas d'espèce n'est pas respecté. Nous sommes donc devant un cas d'abandon. Ce mineur a obtenu malgré tout de l'objet-sucette une forme de réassurance. Il a dû subir une attaque de terreur-panique que seul l'objet-sucette aura  apaisé par sa forme phallique qui représentait en l'espèce, le père protecteur loin de la cavité utérine. L'imaginaire d'un enfant abandonnique le renvoie toujours à sa solitude. On ignore dans quel état d'esprit il allait rejoindre la demeure familiale, le supposé cocon. Laissons les enquêteurs faire toute la lumière sur les circonstances exactes mais, en toutes hypothèses, il y a carence parentale ; cet enfant a dû faire face à l'angoisse pour apprivoiser la perte de l'objet. Le de syndrome d'abandon est patent.

  _ Merci, merci de votre décryptage, Docteur Haribo; vous êtes, je le rappelle, pédo psychiatre, l'auteur  de " le Moi, la sucette et la chaussette ", aux éditions du Ça

  _ Vous êtes toujours en direct avec nous sur Blabla Fouille Merde. Nous suivons pour vous le déroulé de l'affaire dite de la sucette de Saint-Pouët-Pouët.Bref rappel des faits : C'est aux alentours de 21 h, dans le petit port de Saint-Pouët-Pouët qu'un très jeune enfant en possession d'une sucette hélicoïdale bicolore, s'est fait agresser et violemment déposséder.

Et, avec nous, pour parler des oiseaux, M. le professeur Voletrèshaut, docteur en éthologie, spécialiste des oiseaux de mer... 

  _ Docteur Voletrèshaut, bonjour...

  _  Bonjour.

  _  Alors, Docteur, à l'instant le coupable a été identifié. Il s'agit d'un albatros ; Un albatros de type blanc, aux pattes palmées, de taille moyenne. Pouvez nous nous éclairer d'avantage ? Professeur Voletrèshaut, pour être précis, quel est le profil de l'albatros ?, quel est son comportement habituel ? Est-il connu pour être agressif?

  _  " Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage prennent des albatros, vastes oiseaux des mers "...

  _  Euh... M. Voletrèshaut, nous aimerions connaître les habitudes, le niveau de dangerosité de l'albatros...

  _   ( de plus en plus vite, il s'enflamme ) Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que le diomédéidé est un volatile, Il a les ailes très longues et un bec crochu, long, épais avec des narines tubulaires. Il se nourrit de poissons...

  _ Oui, de poissons justement, alors, Docteur, pourquoi une sucette ?...

  _  Notre albatros fait des aller-retours, voyez vous, Il gagne de l'énergie cinétique en volant en vent arrière au-dessus de la vague, Il fait demi-tour et longe sous la crête où Il avance face au vent réduit, Il fait une chandelle, Il remonte au-dessus de la crête où sa vitesse air augmente et, par conséquent, Il peut convertir cette vitesse air supplémentaire en énergie cinétique en faisant demi-tour en vent arrière.

  _  Docteur Voletrèshaut?...Est ce...

  _  Il faut bien savoir que la durée d'un cycle de vol est de l'ordre de 15 secondes, Il s'élève à 15 mètres au-dessus de l'eau et sa vitesse maximale atteint de 30 m/s. Au cours de nos mesures l'albatros a parcouru 4800 km pendant 6 jours, soit un déplacement moyen de 800 km par jour soit une vitesse moyenne de 20 noeuds soit 33 km/h 

  _ M. Voletrèshaut, nous aimerions savoir, oui, ce que veulent savoir tous nos concitoyens, c'est: sommes nous en train d'assister à une mutation, une perturbation du comportement de l'albatros, peut-on raisonnablement penser que l'albatros soit subitement devenu un prédateur de l'espèce humaine ?

  _  Ce qu'il faut bien comprendre, le bec est grand et fort, la mandibule supérieure se termine en crochet. Sur les bords du bec, les fameuses narines tubulaires qui ont donné leur nom à la famille. Cependant, et nous devons bien le comprendre, l'albatros est le seul à posséderces narines tubulaires le long du bec, les autres espèces les ont sur le sommet du bec. Des tubes qui lui permettent d'avoir un odorat très développé et ainsi de localiser plus facilement les zones de nourriture dans l'IMMENSITE des océans.

  _  Oui, nourriture, alors, Docteur, nourriture...

  _   Après la reproduction, et c'est important de bien le comprendre, Il entreprend un voyage circumpolaire. Afin d'éviter la compétition, les différentes espèces se répartissent selon plusieurs niches, l'albatros hurleur par exemple ne se nourrit que dans des eaux dont la profondeur dépasse 1000 mètres.

  _  Docteur, ses ailes, ses ailes immenses, peuvent laisser penser à un sentiment de toute puissance exacerbée, en cela...

  _  Nous devons savoir qu'Il n'atteindra la maturité sexuelle qu'à 5 ans, mais ne commencera à se reproduire que quelques années plus tard ( parfois même à 10 ans). Les jeunes non reproducteurs passent beaucoup de temps à pratiquer les complexes rituels amoureux et notamment les danses. Le répertoire des comportements de parade comprend l'épouillage, les claquements du bec et des cris spécifiques.

  _  Peut-être, Docteur, un comparatif avec la mouette qui nous est plus familière ?......

  _  Quand Il revient à sa colonie, Il danse avec de nombreux partenaires mais au fil du temps le nombre de partenaires va diminuer jusqu'à ce qu'un seul soit choisi et le couple formé. Les deux oiseaux vont alors développer leurs propres cris et moyens de reconnaissance. La parade amoureuse peut durer un bon quart d'heure, avec une chorégraphie fort complexe.

  _  En résumé, Herr Docteur, voulait-il, cet albatros, manger, la sucette de cet enfant innocent ?

  _  Plus les couples se fréquentent, plus ils harmonisent leurs gestes au fil des années. On pense que les albatros utilisent ces rituels complexes et élaborés pour être sûrs de choisir le bon partenaire et pouvoir le reconnaître puisque la ponte de l'œuf et l'élevage du poussin sont très longs et difficiles. Il faut savoir que le "divorce" d'un couple n'intervient qu'en cas d'échecs de reproduction répétés.

   _  Professeur..  Docteur... Monseigneur, un mot peut être... La dangerosité de l'albatros ?

  _  " Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule 

      Ses ailes de géant l’empêchent de marcher "...

_  Je vous interromps. Merci, merci, M. Voletrèshaut,  merci, je vous le rappelle, docteur en éthologie, spécialiste des albatros.

  _  C'est donc dans le village portuaire de Saint-Pouët-Pouët qu'ont eu lieu les événements, il était aux environs de minuit, un oiseau, identifié depuis peu comme un albatros de type blanc s'est dangereusement abattu sur un enfant sans défense, lui subtilisant sa sucette. Le petit port de Saint-Pouët-Pouët est  situé en bord de mer et nous avons interrogé pour vous, le maire de cette charmante bourgade qui n'avait pas prévu de vivre un évènement aussi tragique.

  _ Patrick, c'est à vous...

  _  ... 

  _  Patrick?...

   ... Bonjour Laurène... 

  _  Bonjour Patrick... Je vous écoute

  _  Eh bien, oui, nous sommes actuellement à Saint-Pouët-Pouët, la nuit est tombée maintenant, les habitants, bouleversés sont rentrés chez eux mais M. le maire a bien voulu nous accorder cet entretien exclusif 

  _   Monsieur le Maire, un mot sur la situation ? 

  _  ( il s'enflamme au fur et à mesure ) Bonjour " Les amis de l'info ", très bonne émission, je tiens à dire au passage que je la regarde chaque jour avec ma mère, eh bien notre joli petit port de pêche où se cachent tant de jolies villas estivales, son église du 19 ième siècle  Saint-Pouët-Pouët, son marché pittoresque et animé, fouetté par les vents souvent violents, les vagues, son camping et ses célèbres palmiers, Saint-Pouët-Pouët est aujourd'hui sinistré, meurtri par les évènements, Saint-Pouët-Pouët demande aujourd'hui que justice soit faite après ce qui s'est passé sur son sol, Saint-Pouët-Pouët demande réparation

  _  Merci Monsieur le Maire de toutes ces précisions, merci Patrick.
 

  _  A nos côtés, M. Fric, économiste à la revue " Pognon de dingues pour tous ", consultant-statisticien-chargé-de- recherche-en ingénierie-analyse-comptable auprès des écoles de management.

  _  M.Fric, bonjour

  _  Bonjour à vous, bonjour aux " amis de l'info "

  _  M. Fric, une réaction ?

Pouvez vous nous apporter un éclairage sur le revenu mensuel moyen des habitants de Saint-Pouët-Pouët

  _  Oui, Ce village qui avait une vocation de pêcheurs connaît un fort chômage depuis maintenant une vingtaine d'années: les bateaux ne sortent guère, l'usine de sardines a fermé, les habitants se paupérisent, ils n'ont pas su gagner le challenge du tourisme, ils n'ont pas saisi les enjeux. C'est bien à un village sinistré que nous avons affaire.

  _  Alors, M. Fric, comment peut on expliquer cette sucette? Comment un enfant de 10 ans est il en possession d'une sucette ? Comment a-t-il pu s'offrir une sucette ?

  _  C'est en effet un comportement étrange qui ne s'explique que par le trafic souterrain, en marge du commerce actuel. Un trafic qui peut s'effectuer dans l'école intra muros, les enquêteurs nous le confirmeront sans doute.

L'alternative, c'est que l' enfant au lendemain des fêtes de Noël, ait  pû bénéficier d'un  bonus pécuniaire ce qui demande, bien sûr, à être confirmé. Mais, vous savez, le règne du bonbon-roi est révolu et il est effectivement questionnant qu'un enfant de 10 ans ait eu accés à cette sucette . L'a-t-il volée ?, lui a t-on donnée ?, l'a t-il achetée ? , l'a-t-il acheté en ligne ? ( ce qui suppose qu'il ait accès à un ordinateur ) _ Comment a t-il pû entrer en possession d'une sucette . En était-il, d'ailleurs, le propriétaire légal ?, la sucette faisait-elle l'objet d'un trafic ( c'est l'hypothèse la plus vraisemblable ) ?, s'agissait-il d'une sucette de contrebande ?, d'une sucette détaxée ?, revendue en ligne ? La question se pose.

  _  ... Ce qui nous permet de mieux saisir l'état d'esprit de ce malheureux enfant. Merci M. Fric

   _  Et maintenant, une sucette: Que pouvons nous apprendre d'une sucette ? Nous avons demandé au Docteur Chicot, pédo-odontologue-parodontologue spécialiste en pathologie bucco-faciale ce qu'il pensait, lui, de cet enfant de 10 ans qui mange, dans l'insouciance la plus absolue, mais aussi, et on peut le souligner, dans l'inconséquence générale, qui mange une sucette ce soir là, à Saint-Pouët-Pouët

  _  Docteur Chicot, bonjour, merci d'être avec nous. Merci de nous aider à comprendre ce qui fait l'objet d'une grande inquiétude: un enfant a mangé une sucette. Il avait tout juste 10 ans...

  _  Un mot peut-être?...

  _  ( placide ) Le sucre, c'est pas bon pour les dents.

  _  ... ?

  _  Ça fait des caries, le sucre.
   _   ...?

  _  Rappelons nous que Jonathan Livingstone n'était ni une mouette, ni un cormoran. Il doit vivre sa vie de goéland ; or, il transgresse, il est libre.

  _  ...?

  _  ... libre comme ce jeune enfant est libre de manger des sucreries...

  _  ... ?

  _  Euh... Eh bien merci ... euh, votre Honneur.

  _  Après un bref rappel des faits, ( je vous rappelle que, cette nuit, sur le territoire national, un très jeune enfant s'est vu arracher sa sucette par un terrifiant et gigantesque monstre volatile venu du ciel ), posons nous la question : Faut il incriminer les parents du petit enfant, parents qui lui ont laissé manger une sucette à Saint-Pouët-Pouët-Pouët, la nuit tombée? Nous avons enquêté à la prison pour mineurs qui se trouve dans les environs de Saint-Pouët-Pouët. Ce pauvre enfant va t'il devoir y passer quelques années ? Reportage de Mélanie et Sébastien : ...

  _  ...Ah... On m'annonce que nous avons en ligne... priorité au direct, Laurent, c'est à vous...

  _  Oui, Laurène. Encore d'avantage de questions, ici, sur place. Ce qui ressort ce soir des inquiétudes, la question largement débattue et que tout le monde se pose, tourne autour de la nature exacte de cet évènement mystérieux, ici, on s'interroge:

 -   On s'interroge sur l'origine du geste: l'enfant a-t-il offert spontanément sa sucette au volatile, lui a-t-il tendue ?

 -   Les parents déficients, insuffisants, seront-ils inculpés pour mauvais traitements? 

 -   Qui va devoir payer la sucette subtilisée par l'albatros ?

  -  Et aussi peut-on qualifier cette agression de la part d'un albatros, de crime contre l'humanité ?

  -  Et puis la question qui revient souvent: sommes nous proches de la construction d'un mur ( on se souvient du mur de l'Atlantique ) afin de se protéger des attaques à venir des albatros ?

  _  Merci Laurent pour toutes vos questions, merci de nous tenir au plus près de cet acte incompréhensible

  _  Ne quittez pas votre émission " Les amis de l'info ", toujours sur la chaîne Blabla Fouille Merde.

-  Allons nous, dans un avenir proche, vers la constuction du mur ? Avons nous assisté à un crime contre l'humanité ? Qui va payer ?

 -Nous revenons dans un instant, nous ne manquerons pas de vous tenir au courant heure par heure de l'évolution de la situation et de ce qu'il convient de penser de cet évènement. Restez avec nous.

 

 

 

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21 novembre 2018

L'ATTENTE

 _  ... ttends, ...ttends, ... A-TTends !

  _   Minute, Papillon !

  _  Deux-se-condes !

  _  Non, pas tout de suite, au dessert, quand tu auras fini tes pâtes !

  _  Après !

  _  Tout à l'heure !

  _   Non, non, je n'ai pas le temps, pas maintenant !

  _  D'abord on va mettre les chaussures

  _  Encore trois dodos !

  _  Quand tu seras grand, on verra...

  _  Oui, on ira. Quand tu sauras nager

  _  C'est pas cuit, mets ta serviette d'abord !

  _  Non, la sucette, c'est après

  _  C'est pas sec, on va le laisser sécher sur la table, près du feu

  _  Oui, elle va venir, Maman, après le goûter

 

 

  _  Bon, alors, il vient ce pipi ?

 

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18 novembre 2018

BERNARD

 

Bernard
Bernard Métral, il s'appelait. Il avait une famille, il habitait un village pas loin de chez moi, il aimait voyager. J'ai appris ça avec le temps. Je ne sais pas grand chose d'autre de lui.


Écrire sur lui. C'est un thème ? Un hommage ? Un plaisir nostalgique ? Une marque de deuil ?
Et on fait quoi ? On pleure ? On l'encense ? On s'inspire de lui ? On se rappelle avec horreur notre obsolescence programmée ?


Une bonne idée. Mais je ne peux rien écrire sur lui. Je ne le connais pas trop. A peine, quoi. Pas plus que ça. Pas suffisamment. Est ce qu'on peut connaître les gens suffisamment ?
En tous cas, je ne le voyais qu'à l'occasion de la Table Ronde. En dehors, je ne le voyais pas. Pas en dehors. 

En dedans?


J'ai connu un gars sympa, drôle au visage émacié, avec sa guitare, son lutrin et son sac à partoches. Il nous chantait des chansons. Des chansons que j'écoutais, qui me parlaient. Il y en a une, en particulier, que j'aurais bien réécoutée ( il avait dit; " oui, la prochaine fois, là, je n'ai pas les paroles "; C'est " Voilà " qui dénonce ce tic langagier actuel qui m'irrite. Ah oui, il l'a noté lui aussi, il l'a pointé ? Et ça l'agaçait, lui aussi ? Donc, lui, il parvenait à exprimer son dedans, dehors ? Il nous l'offrait, il nous faisait partager son ressenti ?
C'était un plaisir de l'écouter, d'adhérer. On aurait pu en discuter, j'aurais bien aimé mais je ne l'ai pas fait, on ne se connaissait pas bien.


Je sais aussi qu'il avait des sourires amusés en écoutant certains de nos textes. C'est tout. Je ne le connaissais pas bien.


A la fin, à l'hôpital, quand nous étions passés le voir, nos discussions passionnées l'ont tiré de sa torpeur morphinesque; Une pointe d'humour: "Oh ça vire à la réunion CGT, là !... " puis il a resombré. Le lendemain, c'était fini. Son corps est mort. OK il n'était que poussières. OK, poussières d'étoiles, quand même !. Mais son trait d'humour ? Il est où ? Il est où ? Sa créativité ? Sa poésie ? Ses remarques sur " Voilà " ? C'est forcément dans l'air, c'est présent autour de nous. D'ailleurs, on peut les chanter ses chansons, elles existent. Si il ne les avait pas écrites, personne ne l'aurait fait à sa place.


Les morts se démodent vite. Il n'aura jamais connu l'été indien qui s'est poursuivi jusqu'en novembre, il n'aura jamais connu le prix Goncourt 2018 ou encore le beaujolais nouveau,  la chute de Carlos Ghosn", "les gilets jaunes ". Il s'en foutait peut-être, je ne sais pas, je ne le connaissais pas tellement.


J'aurais bien réécouté " Voilà " mais, non, je ne peux pas parler de Bernard, je ne le connaissais pas tellement. Il est... , voilà, il est parti.

 

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06 avril 2018

TROMPER DE CHIOT

 

 

 

 

         Le tragique, dans la vie, j'ai bien réfléchi, c'est qu'on fait pas toujours comme on veut...

 

 

 

          Je voulais faire dans ma vie, tout plein de trucs et de machins mais SURTOUT avec personne pour m'embêter. J'ai fait ce que j'ai voulu, enfin, tout ce que j'ai pû; rien de mirobolant, MAIS, seule maîtresse à bord. C'est maintenant la dernière partie, de ma vie, c'est presque fini et je suis là, pitoyablement affaiblie, démunie, presque aveugle, infirme, pas marrante, dépendante, impuissante

dans mon petit charriot,

dans mon petit studio,

dans ma petite vie

entre la lueur bleutée de ma petite TV et mon petit ordi à loupe à regarder toute la sainte journée DES  GRO-SSES-CO-NNE-RIES ...

 

          Et oui, c'est comme ça: 

plus de voyages de découvertes déstabilisantes,

plus de jardinage éreintant, prometteur,

plus de randos jusqu'au bout de mes forces,

plus de manifs enthousiastes,

plus de grand nettoyage de printemps réjouissant,

plus de bouquin dévoré en une nuit,

plus de jeu des sept familles avec mes mignons,

plus même de vidage de lave-vaisselle, les couteaux d'un côté, les petites cuillères de l'autre,

rien,

plus rien de tout ce qui a fait mes grands et mes petits bonheurs, mes immenses plaisirs, toute ma vie,

plus d'amoureux. Oui mais ça!  Ils sont jaloux, ça laisse traîner ses affaires, ça comprend rien, ça empêche, ça donne trop de travail. Non, ils sont tous vieux, moches, réacs et puis mes petites fuites zurinaires  !...

 

       Quand je dis fuite, on dirait qu'ils me fuient, tous, tout le monde. Ils m'ont abandonnée. Tous, tous, tous, ils m'ont tous abandonnée. Si. J'ai droit à la visite de mes enfants, de mes ex beaux-enfants aussi. Rituellement à la fête des grands mères ( tu parles d'une fête commerciale !  Is ont la pression de l'idéologie dominante...). Le dimanche matin aussi, alors, ils sont pressés, les gamins sont très pénibles, ils parlent fort, ils crient, ils ne tiennent pas en place, les parents n'ont aucune autorité. Et les ados, surtout, ils sont mal élevés, le nez collé à leur écran, ils répondent des borborygmes, tu sais même pas si ils pensent !... A Noël, oui, j'y vais, ça leur fait plaisir, mais c'est un vrai supplice pour moi, ça ne pense qu'à bouffer, brasser, discutailler... Et puis leurs cadeaux: des chemises de nuit, je mets des pyjamas, des foulards, qui met encore des foulards ?, des chemisiers, on met des sweats maintenant !

 

      Pourtant, je suis causante, c'est intéressant ce que je raconte, je ne suis pas encore gâteuse que je sache. J'ai toute ma tête. Par exemple, en politique,  j'ai toujours été ultra gauche, j'ai bien baroudé, on ne me la fait pas, moi, je ne suis pas dupe des discours politiques, mon point de vue est précieux. Tu parles, ils ne m'écoutent pas, ils croient tout ce qu'on leur fait croire.

 

      Mes amis... Mes amis... Que sont mes amis devenus ? Je trouve qu'ils ont bien changé, les gens que je connais : ils sont tout le temps dans la plainte,  " et j'ai mal ci et j'ai mal là et je dors pas bien et mes résultats d'analyse et mon traitement et ma cure machin et mon arthrose... " Pouhhhh ! ... Non, c'est vrai, je me barbe avec les gens, j'aime autant qu'ils restent chez eux !

      Les infirmières, c'est pareil ! D'abord, c'est jamais la même, toujours pressées, bêtement gentillettes " Ca va, Madame ?  ...  Essayez de marcher ...  Il faut marcher un petit peu dans votre chambre, sur le balcon ...  Vous prenez   bien l'air ? Il faut prendre l'air ! Vos enfants sont venus ce week end ? ... Et gnagnagna... "

 

      C'est comme les auxilliaires de vie, des nunuches : le ménage, c'est ni fait ni à faire, je trouve des traces, les produits bio connaissent pas, les casseroles, elles les rangent pas du tout comme je veux et je suis à leur merci, toutes ces Bécassines !

 

       Les aides ménagère, elles n'ont pas inventé la poudre, il faut le dire : " Alors, Mamy une petite purée ? On va toute la manger aujourd'hui ! Je vous prépare un petit yaourt ou une petite compote ? Gnagnagna. "On peut pas discuter avec ces gamines. Discuter ? mais de quoi ?

Les livres ? Ca lit pas.

Moi non plus

mais... quand même.

Les spectacles ?

Elles sortent jamais.

Moi non plus

mais...quand même.

Les films ? Elles ne mettent pas les pieds au cinéma, c'est TV-Ordi,Ordi-TV.

Moi aussi

mais ...quand même...

... FAUT VOIR CE QU'ELLES REGARDENT!

 

      C'est un univers HYPER féminisé, tout ça. On se croirait chez les bonnes soeurs ! ... Le petit kiné  ?  Mais il a douze ans et demi, il n'a pas de discussion, Napoléon,  Mai 68, c'est la même époque pour lui !

 

 

 

 

       Bon, alors, en fait, j'ai le choix...

... et puisque j'ai décidé de vivre,  de continuer

quand même,

malgré tout

dans ces tristes conditions,

en l'état,

on verra bien, je tente en tous cas j'essaie de vivre

quand même.

Il sera toujours temps si c'est trop désagréable...  d'arrêter... Stephen Hawking a tenu, combien ? 50 ans...

Avec qui partager, commenter, critiquer, m'attendrir me réchauffer?

 

 

 

 

Un chien.

     Ils veulent que je prenne un chien. Moi, je n'ai jamais eu d'accointance particulière avec quelque animal que ce soit, chat, chien, cheval, raton-laveur. Mais, bon, d'accord, ça s'est décidé sans moi, j'ai fini par dire OK, d'accord; Bon, d'accord, essayons, voyez, j'y mets de la bonne volonté.

      Mais, ÂÂÂTTTTENTION, attention, je veux bien vous faire plaisir, je veux bien essayer de prendre un chien puisque vous vous êtes tous donné le mot _ à mon insu, je vous fait remarquer _  et que vous avez l'air d'y tenir tous, j'ai mes critères, si vous permettez, j'existe, je veux pas n'importe quel chien. Je me suis dit un chien d'aveugle  ( que je suis presque ), un chien de compagnie  ( pour la personne à mobilité réduite que je suis devenue ), pourquoi pas, ce n'est ni mon choix ni mon envie mais, si ça peut vous faire plaisir ! J'ai bien réfléchi.

 

   _    Un chien, d'abord,  pour moi, un chien,  ça doit être une chienne ; ce doit être une chienne, une femelle, une femme. Pas envie du mec qui pisse partout pour marquer son territoire et qui va montrer les dents dès qu'un bonhomme m'approchera. Une chienne.

   _      Blanche. Oui, claire, dans ma quasi-obscurité, je veux pas l'écraser avec mon charriot et puis c'est plus gai. Blanche, lumineuse.

   _      La race ? Une bâtarde surtout, je ne veux pas d'un chien-chien fragile, je la veux bien rustique, résistante. Bâtarde ne veut pas dire abâtardie, dégénérée, pas une chochotte.

   _      Avec un poil soyeux, doux, que je puisse caresser de temps en temps. Mais pas angora, merci, pour qu'elle foute  des poils partout et que je devienne asthmatique, vous voulez ma mort !

,  _      Obéissante, je n'ai pas envie de m'égosiller. J'ai pas dit servile, pas à plat ventre, voyez, une chienne qui a du caractère. Mais pas caractérielle non plus, pas une folle qui n'en fait qu'à sa tête.

     _      Pas casse-bonbon pour la bouffe, je suis pas sa mère, moi, juste complice, connivante, elle mange ce que je lui donne et pas de manières sinon, elle gicle. 

   _    Bon, pas chochotte et surtout attachante, qu'elle m'aime, qu'elle soit contente que j'existe mais pas, hein !, je veux dire qu'elle vive sa vie, qu'elle ne soit pas collante non plus, parce que, moi, c'est direct la SPA. On ne se regarde pas l'une l'autre. Chacune toute seule, regarde dans SA direction  et, basta,  les moutons seront  bien gardés.

   _      Avenante, dynamique, rigolotte, voire même pince-sans-rire ( Ca existe? C'est possible, ça, un chien qui a le sens de l'humour ? ), j'aime bien marrer, moi; je n'ai nul besoin d'un triste sire.

   _     Alors, il ne faut pas qu'elle morde. Quand les bébés de mes enfants, de mes petits-enfants, de mes arrières-petis enfants viendront nous voir, il faut qu'elle soit sympa, il faut qu'ils puissent la torturer, lui tirer les poils d'oreille sans qu'elle moufte, et même qu'elle les garde,  qu'elle les surveille, qu'elle les protège, qu'elle soit maternante. Pas intérêt à mordre, mes petits sinon c'est le cocktail lytique !

   _     Ah oui, l'aboiement: clairement je ne veux pas ameuter tout le quartier, je veux bien d'un aboiement dissuasif si on me menace mais je pencherais volontiers pour l'aboiement joyeux accompagné d'un ample frétillement de queue.

 

      Voilà. Ne me prenez pas pour une mémère-à-son-chien-chien et apportez moi la perle rare. Je veux quoi, finalement? Une brave Toutoune

 

 

 

 

 

      Entrez   

       Bonjour-mon chéri-tu-as-encore grandi-alors-ça-marche-les-études-tu-te-plais-dans-ton-nouveau-lycée -enfin-boîte-à-bac-tu-as-trouvé-une-nouvelle-petite-copine-oh-tu-peux-me-le-dire-à-moi-comment-elle-s'appelait-l'autre-déjà      c'est quoi dans ce carton ?       cette boîte à chaussures ?      et ça  là       c'est      une litière ?

      C'est une plaisanterie ?       Cet avorton       cette espèce  de            Tais toi tais toi          de truc ? Tu vas me remporter ça vite fait        Tais toi bon sang       je vous avais jamais demandé     quoi ? au chenil tu t'es   TROMPE DE CHIOT ?       oh fais le taire        non non  tu ne m'installes pas cette litière         j'en veux pas de ton roquet à deux balles         Tais toi tais toi sale bête       qu'est ce que c'est que cette histoire "  tromper de chiot  "      attends         mais ne pars pas      attends emmène moi ça       ne pars pas        fais le taire        reste    reste    reviens        Non mais tu vas voir à Noël, moi aussi, je vais me tromper de chèque  

 

 

      Tais toi   mais tais toi donc   les voisins   mais qu'il est laid tout maigre tout rachtèque   enfin court sur pattes   j'ai horreur de ça   tu as l'air fin de trembler comme ça  teigneux  viens là  viens là je te dis  je vais pas te manger  approche  lààààà  aïe sale bête  moi je te le dis recommence pas   oh qu'il m'a fait mal  il a peut-être  faim  tiens  non tu n'aimes pas ça mon  jambon de midi  attends   faut te le couper peut-être   faudra  bien me dire ce que tu aimes  tiens  je vais l'écraser avec mon  charriot   il est passé où  il est tellement minus  tu te caches je vais pas passer mon temps à te chercher j'avais bien besoin de ça j'avais dit UN CHIEN pas un  truc trafiqué OGM d'abord je voulais UNE CHIENNE mais ils n'en font qu'à leur tête et moi je compte pour du beurre ce que veut la vieille on s'en tape et voilà je me retrouve enfermée avec un roquet hargneux qui va m'emmerder la vie  sniff sniff  ah ben c'est le pompom  bravo merci merci vraiment oh c'est une infection viens là viens là je vais pas te manger comme il tremble il a que la peau et les os faudrait que je lui fasse un petit une sorte de manteau j'ai un reste de laine rouge ça ira bien avec son poil brun viens là tu vas obéir  tais toi c'est le voisin qui ferme ses volets tu vas pas chaque fois hou que tu es maigrichon tu parles d'un chien c'est un hybride  de sauterelle et de souris ça doit être fragile comme tout je vais t'appeler     Cerbère   hi hi   Hitler  hi hi Goliath  hihihi  Tazer   oh ça va     on peut rigoler non      ça y est       il est véxé    il fait la gueule    il montre les dents   il est pas commode   allez viens viens sur les genoux à sa maman on va regarder " C dans l'air "  là  tous les deux   bien tranquilles làààà chut c'est rien c'est quelqu'un qui monte l'escalier chûûûttt làààààààà   oh   ces sales gamins qui braillent dans la cour   y vont me le réveiller  làààààààà  dodo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Le tragique, dans la vie, j'ai bien réfléchi, c'est qu'on fait pas toujours comme qu'on veut

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 février 2018

VOIR LES POTERIES

                  Aujourd'hui, c'est pêche aux oursins. Nous avons  pris un matelas pneumatique. Nous l'avons chargé d'un sac de courses rempli de masques, tubas, couteaux, gants de vaisselle ( qui vont être nos protections contre les épines ) et, hop, poussée par nous trois en nage palmée, notre embarcation prend le large . Mon père, mon frère et moi partons à la guerre aux oursins de l'autre côté de l'île, sous la falaise à pic

                   Plusieurs mètres sous l'eau, les oursins sont accrochés à la paroi : on respire un bon coup, on plonge, on atteint nos cibles, on leur sectionne le pied avec notre couteau, on les déloge avec nos gants de combat, on les remonte, on remplit le sac sur le matelas, on se pose un peu et on recommence. On rentre quand on en a beaucoup, beaucoup, on les montre à Maman, on est fier, on raconte tout: comme c'était profond, comme c'était difficile, comme on a eu chaud, comme on a bien failli...

                    Parce que le fond, c'est très profond. D'ailleurs, on ne le voit même pas, le fond.

                    Les abysses m'attirent : il y a des poteries romaines très jolies, des galions espagnols, des temples, des statues de civilisations extraordinaires.

                     Les abysses m'épouvantent il y a  carcasses de baleine, des êtres hybrides qu'on n'a jamais vus, des pieuvres géantes qui peuvent s'enrouler autour de nous, nous tirer...

                    Mon père répète les consignes: " ajuster masque et tuba, plonger, d'une main gantée, saisir les oursins, de l'autre, décoller le pied avec le couteau,  remonter  par paliers, mettre les oursin dans le grand sac sur le matelas, attention les doigts, respirer,  se poser et quand on est prêt, recommencer  "

                    J'ajuste la visière de mon heaume, referme mes machoires sur le tuba, fourbis mes gants de maille, me saisis de mon poignard et j'inspire un bon coup...  Mon frère a déjà plongé. Mon père, me lance, avant d'y aller : " Garde bien le matelas, tiens- le, il y a quand même une légère brise ... Fais attention ! "

                   Je garde le matelas, j'attends mon tour, la gorge serrée, je scrute les profondeurs, ils remontent ensemble, soufflent, déversent leurs premiers oursins, commentent.  

                   Ils vont y retourner ?...

                  Avant  de remettre son tuba en bouche, mon père me recommande à nouveau : " Fais bien attention à ne pas verser, tiens -le, le sac, ça bouge, il y a des petites vagues, ce serait ballot de tout perdre... "

                  Au risque d'être ballotte, je crie " De toutes façons, j'aime pas les oursins , ça me dégoute vos oursins  ". Je rentre à la nage. Le matelas pneumatique et son précieux butin s'éloignent doucement.

               Bien obligé de me suivre, mon père  récupére le matelas, mon petit frère s'y accroche pour pouvoir rentrer.  J'entends:" Tu sais, ta soeur, pfffouou!!!! "

 

 

 

 

 

 

 

 

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02 février 2018

PULL!

        

           Joie! Félicité! Mon père avait annoncé que ce dimanche, à la campagne, mon  frère et moi tirerions à la carabine. Avec lui, avec ses fusils de chasse, avec des vraies cartouches, avec des pigeons d'argile. J'allais être initiée. Fierté! Fébrilité!

 

 

            Nous nous sommes acheminés vers le pré.

            Mon petit frère portait en bandoulière deux carabines plus grandes que lui; deux, on se les prêterait. Dans une mallette un peu lourde, je portais le lanceur et les cibles  d'argile.   

            Il nous a tout bien expliqué: quand on ne tirait pas, il fallait impérativement rester derrière le tireur.  Il ne fallait pas s'empêtrer dans ses vêtements, faire attention au recul pas se faire mal à l'épaule _  en ce temps là, on ne pensait pas encore à la pollution du sol par le plomb, on ne pensait pas aux petits oiseaux qui risquaient de les ingérer, ni aux vaches, ni à la pollution par le bruit _  il fallait casser son fusil quand on avait fini, faire gaffe à tout ça, rester concentrés surtout, fallait être adroit, bien viser les disques d'argile qui passaient à toute allure, allongés au sol, campés sur les coudes. Initiation à l'ésotérisme des hommes, je jubilais de dignité conquise et de reconnaissance. Je devenais une adulte à part entière.

 

 

           Ils avaient chacun une carabine, ils avaient bien mis les cartouches, ils avaient fermé les fusils.  Mon père se tourna vers mon frère: " Et quand tu te sens prêt, tu cries " pull! " alors là, toi, Catherine, tu appuies sur le lanceur mais sans traîner, un coup sec! Tu penseras bien à le recharger... "

 

 

            Ca n'a pas été chacun son tour. C'était eux. Entre eux. C'était l'un ou l'autre, l'un après l'autre. Quand on me criait " pull! ", j'appuyais d'un coup sec, je pensais  à bien recharger les disques.

 

 

            D'un coup sec, je me suis levée, une boule dans la gorge, je suis rentrée dans la maison, dans ma chambre, dans mon lit, j'entendais  " Et voilà!  c'est le week end, on est à la campagne, il fait beau, on est bien, on fait du ball trap... mais qu'est ce qu'elle a encore?... "

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07 septembre 2017

RESSORT A JAMAIS

          

         I have a dream...

         J'ai fait un rêve...

 

 

        J'étais debout, bien maintenue, sur un ressort, un gros ressort; et je bondissais. Je sautais, telle une kangourou, j'allais beaucoup plus vite qu'à pieds, je découvrais du pays, cheveux au vent. Je frôlais les fleuves _ c'était un rêve! _  j'étais très habile, je frôlais les précipices , j'étais devenue une"  ressortissante " patentée et je pouvais bondir haut, par dessus..  par dessus... tout ce qui me gênait. Rien de dangereux n'aurait pû advenir. C'était plutôt marrant,  agréable.

        J'étais sortie de mon long sommeil dogmatique, l'expérience était globalement positive et ça me rendait heureuse. On va vite quand on bondit, bien plus vite qu'en marchant, il suffit de s'autoriser, de ne pas craindre, de se sentir légitime, c'est grisant!  Et je faisais des bonds.

       Elle fait des bonds, elle fait des bonds... ( chanté ). Risquer de me cogner au ciel? Comme le Pierrot de Gilbert Bécaud ? Mais j'y suis au ciel, je suis au paradis, le paradis, c'est maintenant!

       Une pensée pour Oscar Pistorius le coureur ( si l'on peut dire ) sud africain, champion du monde  avec ses pieds-prothéses à rebonds. Non que, moi, je sois devenue vaniteuse avec la grosse tête et que je vais me mettre à tuer mes proches, mais... vous ne pouvez pas comprendre! Vous pensez sans doute  qu'il fut un traître pour ne pas être resté le pauvre handicapé et avoir dépassé les valides ? Bon, moi, je bondis allégrement, ça me plaît, c'est sur le dos de personne, c'est comme ça!

       Une pensée pour les jeunes avec leur portable-doudou, connecté en permanence, ne supportant pas le différé. Moi, ça y est, je suis acquise, comme les d'jeun's, je ne peux plus m'en passer, de mon ressort. Ce n'est pas addictif, c'est moi, c'est un prolongement artificiel et narcissique de moi, je suis une Femme augmentée, la femme-à-ressort-for-ever!

       Voyons, on pourrait légiférer, il en serait du ressort comme du vélo: on ne l'utiliserait que pour les grands trajets; les poubelles à 100m de ma maison, eh bien, j'irais par mes propres moyens, j'aurais des petits moments où je serais comme tout le monde , comme vous, des moments où je marcherais... Mais j'aurais hâte de retrouver mon ressort. A table, au bureau, même pour dormir. Peur de ne pas le retrouver. Mon ressort m'appartient.

      Jump, jump... 

       Et les pommes?... Les pommes, elles sauteraient, se sauveraient à chaque rebond, il faudra prévoir un panier, un sac à dos, quelque chose... pour les oeufs, aussi... Oui, une petite logistique sera nécessaire.

       Chpooiiing chpooiiing

       Indifférence. Totale indifférence. Personne ne semble surpris de voir passer une marsupiale à visage d'humaine, ça passe très très bien, pas d'exclusion d'aucune sorte, on me salue, on me sourit gentiment, voire on m'ignore... On a donc le droit d'être comme on est, de prendre du plaisir à avancer sur un ressort sans avoir à se justifier...

       D'un bond gigantesque, aller sur la lune?Avant les américains, les russes, les chinois, les coréens  Moi, prem's ? Ou sur une autre planète accueillante avec de l'oxygène, des livres, des jardins, tout ? Non, non, ça va, je continue ici, c'est bien ici, j'ai encore plein de choses à voir, Que n'ai-je commencé plus tôt!

       Pourtant, je suis la seule apparemment. Pas de rencontres d'autres femmes à ressort. Je m'en fiche, je bondis, j'avance... Et chpooiiing

       Ma vie d'avant? Avant quand je n'avais pas de ressort? Oubliée; c'était plutôt terne, je me pensais couarde, peureuse, timorée alors qu'il me suffisait  de m'écouter; ce serait donc, ça, l'audace: se lancer sans crainte ? Vivre ses rêves?

       C'est si bon de faire des bonds, de bons bonds.

       Et chpooiiing

      Où cela va-t-il me mener? Peu me chaut. Moi, je m'en balance ( chanté ).

      Est ce qu'un jour cela va s'arrêter? Je prie pour que non, c'est si exaltant!

      Est ce que je vais rencontrer des pairs? p-a-i-r-s ?  D'aucunes ont attendu " Le Prince Charmant "  et n'ont pas profité de leur vie  à force d'attendre. Non, moi, je n'attends pas : pas de p-a-i-r-s, pas grave, je jump!

      Je cherche du sens. Faut il se fatiguer vainement à chercher du sens au non sens? Fabriquer du jus de cerveau  comme l'a dit Virginie Despentes.

 

 

 

       Si quelqu'un a quelque raison que ce soit de s'opposer à mon bonheur qu'il parle maintenant ou se taise à jamais!

       Et chpooiiing!

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02 juin 2017

IL FAISAIT GRIS

          Il faisait gris.

          Mais vous savez, pas le gris qui vous donne envie d'arrêter, de prendre la tangente, de fuir, de pleurer ou de mourir; non, un gris sobre, neutre, pas trop froid, pas trop chaud, je dirais même un gris enveloppant, protecteur, le gris couleur du temps, le gris des sirènes. Vous voyez? Le gris en plein jour d'où tout peut émerger, le gris du tohu-bohu initial, le gris de avant Dieu. La chatte dormait en rond, le jasmin frémissait, ça vrombissait dans le jardin. J'étais sereine, ni peur ni haine. Ça bruissait.

 

          Il faisait gris.

          Et que dire d'un temps incertain? J'étais dans l'expectative. Je devenais inquiète. Le connu, le familier devenait étrange. Je me souvenais qu'un jour, il avait fait bleu, beau, lumineux, radieux et je regrettais, ce temps. Un autre jour, il pleuvait tout chaud, il y avait des éclairs, je m'en souvenais.

Le Ici et Maintenant s'éternisait

 

                                 A laisser la plume aller

                                 En toute liberté

                                 Où vais-je me retrouver?

                                 Rien à en dire

                                 Rien à cueillir

                                 Rien à accueillir

                                J'attendais le monde avec émoi

                                Mais le monde tournait sans moi

 

          Il faisait gris et rien ne se passait. Le temps s'étirait. Le temps m'interrogeait. Mais non! il ne me demandait rien du tout, le temps; il ne s'ocupait pas de moi. Et la chatte dormait en rond et le jasmin frémissait et les anges passaient

          Un rêve, alors? Un rêve comme échappatoire? Pour créer? Pour ailleurs? On dit que l'herbe est plus verte que sur les sentiers battus...  Un rêve tonitruant, formidable tel l'alchimiste qui déchire la toile des apparences

          Devais-je oublier le gris?

          Devais-je apprivoiser le gris?

          Devais-je attendre mon heure?

          Devais je me griser du gris?

Et puis, l'évènement qui passe et qu'on ne peut pas entendre... Le papillon qui se débat dans la toile... L'escargot, là, doucement...

Non, vraiment gris, c'est gris...

A force...

 

                                     La chatte tout en rond

                                     Qui piquait son roupillon

                                     Que croyez-vous qu'il arriva?

                                     Elle se leva et s'étira

                                     Puis elle se recoucha.

 

          Il faisait gris.

          Encore une belle journée!

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10 janvier 2017

GUILLOTINE ET CHEMINEE

 " ...Ces cheveux longs...  Mi longs..., ... Ces pattes d'éph' ... Fort beau mec par ailleurs mais... Un pull en synthétique, n'est ce pas un peu ... Démodé?... Vintage alors? ... "

L'allure de l'homme ne me paraissait pas très... Un peu bizarre. Ses yeux éteints...

Les douze coups de minuit sonnaient ; inquiétude réaliste ou superstition, je n'étais pas sereine, je serrais  fort mon portable dans ma poche.

Mais qu'aurait-il bien pu arriver ? En  forme, bien dans mon âge, pleine d'énergie, forte de mon sixième dan de karaté, je considérai l'homme, le taxai intérieurement de zombie ramollo et... hâtais quand même le pas.

 " Voyons, je suis une femme libre dans un pays civilisé, une femme forte, je rentre du cinéma, tout va bien, Marquise, tout va très bien. "

Mais  je me rapprochais, l'homme s'était arrêté. Il me barrait le passage. Carrément. Il était debout, les jambes écartés, les bras croisés, il me regardait. Il me fixait. Menaçant peut-être. Peut-être pas. Je respirais. A fond. Reconsidérai les pattes d'éph': Risibles.

Je m'étais arrêtée maintenant. Je serrais mon portable comme une arme. Ou comme un doudou. Je contrôlais ma respiration. En fait, je haletais. J'ai osé:

 " Monsieur, que voulez vous ?  Laissez-moi passer ! "

Il était ridé. Avec des pattes d'éph', des cheveux mi longs, un pull en synthétique avec un col cheminée, un antalon de velours, un sac de cuir en bandoulière, des clark's. Tout ridé. Il ne disait rien. Sidéré ? Drogué ?

 " Je ne comprend pas, Monsieur. Avez vous besoin de quelque chose ? De  soin ? Parlez vous français ? Do you speak english ? Se habla... ? Vous avez faim ?

Il n'avait pas l'air méchant, il semblait perdu et il voulait me signifier quelque chose. Donc, j'ai insisté, j'étais curieuse :

 "Vous venez d'un pays étranger?" " Est ce que je vous fait peur ?"  "Bon, moi, je vais pas tarder à y aller..."

Je fus surprise quand il s'accrocha  à ma manche, il voulait me retenir et balbutia:

 "Madame, est ce que je peux vous dire... Vous raconter... J'aimerais bien... Il faut... S'il vous plaît..."

C'était rudimentaire, j'étais curieuse, nous nous retrouvâmes, à mon initiative, dans un bistrot, devant du thé. Ses yeux s'étaient rallumés, il voulait raconter, ses mots se bousculaient:

 "Voyez, je suis un survivant, enfin, je suis mort avant, c'était normal, enfin, c'est tout comme, c'est à dire que c'est une survie, enfin, je suis là, vous me voyez mais je m'étais préparé, c'en était fini... J'avais tout bien mijoté... "

Peu à peu, en le faisant répéter, préciser, clarifier, je compris son charabia : Il tentait de m'expliquer qu'il avait commis un crime, il y a longtemps. Lors d'une manif', en octobre 1961, des manifestants avaient été jetés dans la Seine et c'est cette exaction qui l'avait sorti de sa réserve, décuplant ses forces, il avait jeté, lui aussi, par dessus le parapet un flic, un CRS, un salaud, un assassin, un raciste, une ordure.

Normal. Jusque là je suivais, intéressée.

Garde à vue, inculpation, jugement, prison, peine de mort. La peine de mort .

C'est comme ça, c'est la loi, c'est la vie, c'est la fin de la vie programmée, obligée, la peine de mort, le prix à payer; Inch'Allah !

J'écoutais passionnément ce type humain d'un genre nouveau pour moi mais je comprenais tout bien.

Il parlait facilement maintenant, il racontait qu'alors, il s'était conditionné , il s'était préparé, il ne s'indignait pas, il ne regrettait surtout pas son geste, bien sûr, son geste était légitime, naturel, évident, il ne culpabilisait pas, il allait mourir de la main des hommes ; il ne connaîtrait pas la vie de famille, il n'aurait pas d'enfants, il n'aurait pas de métier, plus de passions, plus de joies, il ne connaitrait pas une fin de vie paisible ni même malade, la vieillesse serait une partie inconnue, il ne mourrait pas de sa belle mort, il n'aurait eu droit qu'à un bout de vie, voilà tout.

Il s'était préparé.  Il était prêt. Il était fin prêt, sa vie, son destin, c'était derrière lui. Il n'y avait rien à regarder devant. Il n'attendait rien. "Tout condamné à mort aura la tête tranchée"

Puis, un jour, son avocat lui parla d'une éventualité, d'une possibilité, il était question de "nouveau gouvernement" , de "inespéré" , il en était question depuis longtemps, depuis la fin du 18ième siècle, on en débattait mais là, cette fois ! ... LA ! A plusieurs reprises, l'avocat revint, excité, joyeux, "je suis très optimiste"

Mais lui, l'Homme, ne s'enthousiasmait pas comme le souhaitait l'avocat. Non, il n'avait pas envie de ça, il s'était habitué à l'idée de mourir bientôt, il ne s'insurgeait pas, pas résigné mais consentant. Il avait tout prévu, tout rêvé, tout organisé ; sa vie, ses projets, son avenir, c'était l'aménagement de sa mise à mort, son ordonnance, c'était là tout ce qui le tenait, il voulait simplement finir sa vie comme il l'entendait et selon ses droits, sans panache, sans souffrance, en accord avec lui-même. Et son plan, il y pensait en permanence, c'était son pré carré, il s'en déléctait, il en souriait d'aise:

"J'avais tout prévu:

  _ des beaux habits, mon costume, je ne le porte plus, je ne veux pas l'user, il aura l'air tout neuf, je me raserai la nuque, bien propre, bien net.

  _ la lettre,  j'écrirai en prenant tout mon temps une lettre bien longue avec des mots difficiles, avec des schémas compliqués que je ferai envoyer à ma vieille mère au bled, je lui expliquerai que j'ai fait une chose juste, comme elle m'a appris, mais que, pour cela, je dois mourir.

  _ la cigarette  que je choisirai blonde, mentholée, fine et bonne et longue, interminable, je vais peut-être tousser, ma première...

  _ le curé, ou plutôt l'imam, on me présentera un imam, je lui dirai son fait. Vertement. Violemment. Longuement. Et je ne m'en laisserai pas compter, je lui expliquerai, moi, que je pars satisfait, que j'ai fait une bonne chose.

  _ et puis je demanderai un verre d'alcool, ça doit être bon l'alcool, du rhum  que j'avalerai comme les marins dans les films, d'un geste vif, en renversant la tête, ce sera bon, ça me brûlera l'intérieur, j'en demanderai un deuxième, peut être un autre, si on a le droit.

  _ ... Et puis... voilà, c'est tout, je ne résisterai pas, j'irai gaillardement vers la fin, puiqu'il faut s'en aller c'est comme ça. Pourvu qu'on ne prive pas de ma manière de mourir, c'est mon droit !"

Au fil de son monologue, l'Homme était plus clair, plus compréhensible. Je l'écoutais, j'adhérais, j'acquiesçais.

 "Voilà Madame. J'avais envie de vous raconter, de raconter enfin ! "

 "Pourquoi moi?"

 "Je ne sais pas. Vous, quelqu'un d'autre... Il fallait que je dise mon malaise, mon mal de vivre. J'ai tué, la loi humaine punissait ce geste par la peine de mort, j'étais d'accord, j'avais construit mon départ de tout mon libre arbitre, de tout mon coeur, je partais consentant, joyeux... Fier..."

 

Et puis un jour, ce jour du 10 mai 1981, tard dans la soirée, le couperet était tombé : la peine de mort serait abolie. Mais l'Homme au col cheminée n'arrivait plus à vivre.

 Je reconsidérai l'Homme en face de moi, l'Homme qui avait réchappé à la guillotine.

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