T O H U B O H U

21 novembre 2018

L'ATTENTE

 _  ... ttends, ...ttends, ... A-TTends !

  _   Minute, Papillon !

  _  Deux-se-condes !

  _  Non, pas tout de suite, au dessert, quand tu auras fini tes pâtes !

  _  Après !

  _  Tout à l'heure !

  _   Non, non, je n'ai pas le temps, pas maintenant !

  _  D'abord on va mettre les chaussures

  _  Encore trois dodos !

  _  Quand tu seras grand, on verra...

  _  Oui, on ira. Quand tu sauras nager

  _  C'est pas cuit, mets ta serviette d'abord !

  _  Non, la sucette, c'est après

  _  C'est pas sec, on va le laisser sécher sur la table, près du feu

  _  Oui, elle va venir, Maman, après le goûter

 

 

  _  Bon, alors, il vient ce pipi ?

 

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18 novembre 2018

BERNARD

 

Bernard
Bernard Métral, il s'appelait. Il avait une famille, il habitait un village pas loin de chez moi, il aimait voyager. J'ai appris ça avec le temps. Je ne sais pas grand chose d'autre de lui.


Écrire sur lui. C'est un thème ? Un hommage ? Un plaisir nostalgique ? Une marque de deuil ?
Et on fait quoi ? On pleure ? On l'encense ? On s'inspire de lui ? On se rappelle avec horreur notre obsolescence programmée ?


Une bonne idée. Mais je ne peux rien écrire sur lui. Je ne le connais pas trop. A peine, quoi. Pas plus que ça. Pas suffisamment. Est ce qu'on peut connaître les gens suffisamment ?
En tous cas, je ne le voyais qu'à l'occasion de la Table Ronde. En dehors, je ne le voyais pas. Pas en dehors. 

En dedans?


J'ai connu un gars sympa, drôle au visage émacié, avec sa guitare, son lutrin et son sac à partoches. Il nous chantait des chansons. Des chansons que j'écoutais, qui me parlaient. Il y en a une, en particulier, que j'aurais bien réécoutée ( il avait dit; " oui, la prochaine fois, là, je n'ai pas les paroles "; C'est " Voilà " qui dénonce ce tic langagier actuel qui m'irrite. Ah oui, il l'a noté lui aussi, il l'a pointé ? Et ça l'agaçait, lui aussi ? Donc, lui, il parvenait à exprimer son dedans, dehors ? Il nous l'offrait, il nous faisait partager son ressenti ?
C'était un plaisir de l'écouter, d'adhérer. On aurait pu en discuter, j'aurais bien aimé mais je ne l'ai pas fait, on ne se connaissait pas bien.


Je sais aussi qu'il avait des sourires amusés en écoutant certains de nos textes. C'est tout. Je ne le connaissais pas bien.


A la fin, à l'hôpital, quand nous étions passés le voir, nos discussions passionnées l'ont tiré de sa torpeur morphinesque; Une pointe d'humour: "Oh ça vire à la réunion CGT, là !... " puis il a resombré. Le lendemain, c'était fini. Son corps est mort. OK il n'était que poussières. OK, poussières d'étoiles, quand même !. Mais son trait d'humour ? Il est où ? Il est où ? Sa créativité ? Sa poésie ? Ses remarques sur " Voilà " ? C'est forcément dans l'air, c'est présent autour de nous. D'ailleurs, on peut les chanter ses chansons, elles existent. Si il ne les avait pas écrites, personne ne l'aurait fait à sa place.


Les morts se démodent vite. Il n'aura jamais connu l'été indien qui s'est poursuivi jusqu'en novembre, il n'aura jamais connu le prix Goncourt 2018 ou encore le beaujolais nouveau,  la chute de Carlos Ghosn", "les gilets jaunes ". Il s'en foutait peut-être, je ne sais pas, je ne le connaissais pas tellement.


J'aurais bien réécouté " Voilà " mais, non, je ne peux pas parler de Bernard, je ne le connaissais pas tellement. Il est... , voilà, il est parti.

 

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06 avril 2018

TROMPER DE CHIOT

 

 

 

 

         Le tragique, dans la vie, j'ai bien réfléchi, c'est qu'on fait pas toujours comme on veut...

 

 

 

          Je voulais faire dans ma vie, tout plein de trucs et de machins mais SURTOUT avec personne pour m'embêter. J'ai fait ce que j'ai voulu, enfin, tout ce que j'ai pû; rien de mirobolant, MAIS, seule maîtresse à bord. C'est maintenant la dernière partie, de ma vie, c'est presque fini et je suis là, pitoyablement affaiblie, démunie, presque aveugle, infirme, pas marrante, dépendante, impuissante

dans mon petit charriot,

dans mon petit studio,

dans ma petite vie

entre la lueur bleutée de ma petite TV et mon petit ordi à loupe à regarder toute la sainte journée DES  GRO-SSES-CO-NNE-RIES ...

 

          Et oui, c'est comme ça: 

plus de voyages de découvertes déstabilisantes,

plus de jardinage éreintant, prometteur,

plus de randos jusqu'au bout de mes forces,

plus de manifs enthousiastes,

plus de grand nettoyage de printemps réjouissant,

plus de bouquin dévoré en une nuit,

plus de jeu des sept familles avec mes mignons,

plus même de vidage de lave-vaisselle, les couteaux d'un côté, les petites cuillères de l'autre,

rien,

plus rien de tout ce qui a fait mes grands et mes petits bonheurs, mes immenses plaisirs, toute ma vie,

plus d'amoureux. Oui mais ça!  Ils sont jaloux, ça laisse traîner ses affaires, ça comprend rien, ça empêche, ça donne trop de travail. Non, ils sont tous vieux, moches, réacs et puis mes petites fuites zurinaires  !...

 

       Quand je dis fuite, on dirait qu'ils me fuient, tous, tout le monde. Ils m'ont abandonnée. Tous, tous, tous, ils m'ont tous abandonnée. Si. J'ai droit à la visite de mes enfants, de mes ex beaux-enfants aussi. Rituellement à la fête des grands mères ( tu parles d'une fête commerciale !  Is ont la pression de l'idéologie dominante...). Le dimanche matin aussi, alors, ils sont pressés, les gamins sont très pénibles, ils parlent fort, ils crient, ils ne tiennent pas en place, les parents n'ont aucune autorité. Et les ados, surtout, ils sont mal élevés, le nez collé à leur écran, ils répondent des borborygmes, tu sais même pas si ils pensent !... A Noël, oui, j'y vais, ça leur fait plaisir, mais c'est un vrai supplice pour moi, ça ne pense qu'à bouffer, brasser, discutailler... Et puis leurs cadeaux: des chemises de nuit, je mets des pyjamas, des foulards, qui met encore des foulards ?, des chemisiers, on met des sweats maintenant !

 

      Pourtant, je suis causante, c'est intéressant ce que je raconte, je ne suis pas encore gâteuse que je sache. J'ai toute ma tête. Par exemple, en politique,  j'ai toujours été ultra gauche, j'ai bien baroudé, on ne me la fait pas, moi, je ne suis pas dupe des discours politiques, mon point de vue est précieux. Tu parles, ils ne m'écoutent pas, ils croient tout ce qu'on leur fait croire.

 

      Mes amis... Mes amis... Que sont mes amis devenus ? Je trouve qu'ils ont bien changé, les gens que je connais : ils sont tout le temps dans la plainte,  " et j'ai mal ci et j'ai mal là et je dors pas bien et mes résultats d'analyse et mon traitement et ma cure machin et mon arthrose... " Pouhhhh ! ... Non, c'est vrai, je me barbe avec les gens, j'aime autant qu'ils restent chez eux !

      Les infirmières, c'est pareil ! D'abord, c'est jamais la même, toujours pressées, bêtement gentillettes " Ca va, Madame ?  ...  Essayez de marcher ...  Il faut marcher un petit peu dans votre chambre, sur le balcon ...  Vous prenez   bien l'air ? Il faut prendre l'air ! Vos enfants sont venus ce week end ? ... Et gnagnagna... "

 

      C'est comme les auxilliaires de vie, des nunuches : le ménage, c'est ni fait ni à faire, je trouve des traces, les produits bio connaissent pas, les casseroles, elles les rangent pas du tout comme je veux et je suis à leur merci, toutes ces Bécassines !

 

       Les aides ménagère, elles n'ont pas inventé la poudre, il faut le dire : " Alors, Mamy une petite purée ? On va toute la manger aujourd'hui ! Je vous prépare un petit yaourt ou une petite compote ? Gnagnagna. "On peut pas discuter avec ces gamines. Discuter ? mais de quoi ?

Les livres ? Ca lit pas.

Moi non plus

mais... quand même.

Les spectacles ?

Elles sortent jamais.

Moi non plus

mais...quand même.

Les films ? Elles ne mettent pas les pieds au cinéma, c'est TV-Ordi,Ordi-TV.

Moi aussi

mais ...quand même...

... FAUT VOIR CE QU'ELLES REGARDENT!

 

      C'est un univers HYPER féminisé, tout ça. On se croirait chez les bonnes soeurs ! ... Le petit kiné  ?  Mais il a douze ans et demi, il n'a pas de discussion, Napoléon,  Mai 68, c'est la même époque pour lui !

 

 

 

 

       Bon, alors, en fait, j'ai le choix...

... et puisque j'ai décidé de vivre,  de continuer

quand même,

malgré tout

dans ces tristes conditions,

en l'état,

on verra bien, je tente en tous cas j'essaie de vivre

quand même.

Il sera toujours temps si c'est trop désagréable...  d'arrêter... Stephen Hawking a tenu, combien ? 50 ans...

Avec qui partager, commenter, critiquer, m'attendrir me réchauffer?

 

 

 

 

Un chien.

     Ils veulent que je prenne un chien. Moi, je n'ai jamais eu d'accointance particulière avec quelque animal que ce soit, chat, chien, cheval, raton-laveur. Mais, bon, d'accord, ça s'est décidé sans moi, j'ai fini par dire OK, d'accord; Bon, d'accord, essayons, voyez, j'y mets de la bonne volonté.

      Mais, ÂÂÂTTTTENTION, attention, je veux bien vous faire plaisir, je veux bien essayer de prendre un chien puisque vous vous êtes tous donné le mot _ à mon insu, je vous fait remarquer _  et que vous avez l'air d'y tenir tous, j'ai mes critères, si vous permettez, j'existe, je veux pas n'importe quel chien. Je me suis dit un chien d'aveugle  ( que je suis presque ), un chien de compagnie  ( pour la personne à mobilité réduite que je suis devenue ), pourquoi pas, ce n'est ni mon choix ni mon envie mais, si ça peut vous faire plaisir ! J'ai bien réfléchi.

 

   _    Un chien, d'abord,  pour moi, un chien,  ça doit être une chienne ; ce doit être une chienne, une femelle, une femme. Pas envie du mec qui pisse partout pour marquer son territoire et qui va montrer les dents dès qu'un bonhomme m'approchera. Une chienne.

   _      Blanche. Oui, claire, dans ma quasi-obscurité, je veux pas l'écraser avec mon charriot et puis c'est plus gai. Blanche, lumineuse.

   _      La race ? Une bâtarde surtout, je ne veux pas d'un chien-chien fragile, je la veux bien rustique, résistante. Bâtarde ne veut pas dire abâtardie, dégénérée, pas une chochotte.

   _      Avec un poil soyeux, doux, que je puisse caresser de temps en temps. Mais pas angora, merci, pour qu'elle foute  des poils partout et que je devienne asthmatique, vous voulez ma mort !

,  _      Obéissante, je n'ai pas envie de m'égosiller. J'ai pas dit servile, pas à plat ventre, voyez, une chienne qui a du caractère. Mais pas caractérielle non plus, pas une folle qui n'en fait qu'à sa tête.

     _      Pas casse-bonbon pour la bouffe, je suis pas sa mère, moi, juste complice, connivante, elle mange ce que je lui donne et pas de manières sinon, elle gicle. 

   _    Bon, pas chochotte et surtout attachante, qu'elle m'aime, qu'elle soit contente que j'existe mais pas, hein !, je veux dire qu'elle vive sa vie, qu'elle ne soit pas collante non plus, parce que, moi, c'est direct la SPA. On ne se regarde pas l'une l'autre. Chacune toute seule, regarde dans SA direction  et, basta,  les moutons seront  bien gardés.

   _      Avenante, dynamique, rigolotte, voire même pince-sans-rire ( Ca existe? C'est possible, ça, un chien qui a le sens de l'humour ? ), j'aime bien marrer, moi; je n'ai nul besoin d'un triste sire.

   _     Alors, il ne faut pas qu'elle morde. Quand les bébés de mes enfants, de mes petits-enfants, de mes arrières-petis enfants viendront nous voir, il faut qu'elle soit sympa, il faut qu'ils puissent la torturer, lui tirer les poils d'oreille sans qu'elle moufte, et même qu'elle les garde,  qu'elle les surveille, qu'elle les protège, qu'elle soit maternante. Pas intérêt à mordre, mes petits sinon c'est le cocktail lytique !

   _     Ah oui, l'aboiement: clairement je ne veux pas ameuter tout le quartier, je veux bien d'un aboiement dissuasif si on me menace mais je pencherais volontiers pour l'aboiement joyeux accompagné d'un ample frétillement de queue.

 

      Voilà. Ne me prenez pas pour une mémère-à-son-chien-chien et apportez moi la perle rare. Je veux quoi, finalement? Une brave Toutoune

 

 

 

 

 

      Entrez   

       Bonjour-mon chéri-tu-as-encore grandi-alors-ça-marche-les-études-tu-te-plais-dans-ton-nouveau-lycée -enfin-boîte-à-bac-tu-as-trouvé-une-nouvelle-petite-copine-oh-tu-peux-me-le-dire-à-moi-comment-elle-s'appelait-l'autre-déjà      c'est quoi dans ce carton ?       cette boîte à chaussures ?      et ça  là       c'est      une litière ?

      C'est une plaisanterie ?       Cet avorton       cette espèce  de            Tais toi tais toi          de truc ? Tu vas me remporter ça vite fait        Tais toi bon sang       je vous avais jamais demandé     quoi ? au chenil tu t'es   TROMPE DE CHIOT ?       oh fais le taire        non non  tu ne m'installes pas cette litière         j'en veux pas de ton roquet à deux balles         Tais toi tais toi sale bête       qu'est ce que c'est que cette histoire "  tromper de chiot  "      attends         mais ne pars pas      attends emmène moi ça       ne pars pas        fais le taire        reste    reste    reviens        Non mais tu vas voir à Noël, moi aussi, je vais me tromper de chèque  

 

 

      Tais toi   mais tais toi donc   les voisins   mais qu'il est laid tout maigre tout rachtèque   enfin court sur pattes   j'ai horreur de ça   tu as l'air fin de trembler comme ça  teigneux  viens là  viens là je te dis  je vais pas te manger  approche  lààààà  aïe sale bête  moi je te le dis recommence pas   oh qu'il m'a fait mal  il a peut-être  faim  tiens  non tu n'aimes pas ça mon  jambon de midi  attends   faut te le couper peut-être   faudra  bien me dire ce que tu aimes  tiens  je vais l'écraser avec mon  charriot   il est passé où  il est tellement minus  tu te caches je vais pas passer mon temps à te chercher j'avais bien besoin de ça j'avais dit UN CHIEN pas un  truc trafiqué OGM d'abord je voulais UNE CHIENNE mais ils n'en font qu'à leur tête et moi je compte pour du beurre ce que veut la vieille on s'en tape et voilà je me retrouve enfermée avec un roquet hargneux qui va m'emmerder la vie  sniff sniff  ah ben c'est le pompom  bravo merci merci vraiment oh c'est une infection viens là viens là je vais pas te manger comme il tremble il a que la peau et les os faudrait que je lui fasse un petit une sorte de manteau j'ai un reste de laine rouge ça ira bien avec son poil brun viens là tu vas obéir  tais toi c'est le voisin qui ferme ses volets tu vas pas chaque fois hou que tu es maigrichon tu parles d'un chien c'est un hybride  de sauterelle et de souris ça doit être fragile comme tout je vais t'appeler     Cerbère   hi hi   Hitler  hi hi Goliath  hihihi  Tazer   oh ça va     on peut rigoler non      ça y est       il est véxé    il fait la gueule    il montre les dents   il est pas commode   allez viens viens sur les genoux à sa maman on va regarder " C dans l'air "  là  tous les deux   bien tranquilles làààà chut c'est rien c'est quelqu'un qui monte l'escalier chûûûttt làààààààà   oh   ces sales gamins qui braillent dans la cour   y vont me le réveiller  làààààààà  dodo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Le tragique, dans la vie, j'ai bien réfléchi, c'est qu'on fait pas toujours comme qu'on veut

 

 

 

 

 

 

 

 

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10 février 2018

VOIR LES POTERIES

                  Aujourd'hui, c'est pêche aux oursins. Nous avons  pris un matelas pneumatique. Nous l'avons chargé d'un sac de courses rempli de masques, tubas, couteaux, gants de vaisselle ( qui vont être nos protections contre les épines ) et, hop, poussée par nous trois en nage palmée, notre embarcation prend le large . Mon père, mon frère et moi partons à la guerre aux oursins de l'autre côté de l'île, sous la falaise à pic

                   Plusieurs mètres sous l'eau, les oursins sont accrochés à la paroi : on respire un bon coup, on plonge, on atteint nos cibles, on leur sectionne le pied avec notre couteau, on les déloge avec nos gants de combat, on les remonte, on remplit le sac sur le matelas, on se pose un peu et on recommence. On rentre quand on en a beaucoup, beaucoup, on les montre à Maman, on est fier, on raconte tout: comme c'était profond, comme c'était difficile, comme on a eu chaud, comme on a bien failli...

                    Parce que le fond, c'est très profond. D'ailleurs, on ne le voit même pas, le fond.

                    Les abysses m'attirent : il y a des poteries romaines très jolies, des galions espagnols, des temples, des statues de civilisations extraordinaires.

                     Les abysses m'épouvantent il y a  carcasses de baleine, des êtres hybrides qu'on n'a jamais vus, des pieuvres géantes qui peuvent s'enrouler autour de nous, nous tirer...

                    Mon père répète les consignes: " ajuster masque et tuba, plonger, d'une main gantée, saisir les oursins, de l'autre, décoller le pied avec le couteau,  remonter  par paliers, mettre les oursin dans le grand sac sur le matelas, attention les doigts, respirer,  se poser et quand on est prêt, recommencer  "

                    J'ajuste la visière de mon heaume, referme mes machoires sur le tuba, fourbis mes gants de maille, me saisis de mon poignard et j'inspire un bon coup...  Mon frère a déjà plongé. Mon père, me lance, avant d'y aller : " Garde bien le matelas, tiens- le, il y a quand même une légère brise ... Fais attention ! "

                   Je garde le matelas, j'attends mon tour, la gorge serrée, je scrute les profondeurs, ils remontent ensemble, soufflent, déversent leurs premiers oursins, commentent.  

                   Ils vont y retourner ?...

                  Avant  de remettre son tuba en bouche, mon père me recommande à nouveau : " Fais bien attention à ne pas verser, tiens -le, le sac, ça bouge, il y a des petites vagues, ce serait ballot de tout perdre... "

                  Au risque d'être ballotte, je crie " De toutes façons, j'aime pas les oursins , ça me dégoute vos oursins  ". Je rentre à la nage. Le matelas pneumatique et son précieux butin s'éloignent doucement.

               Bien obligé de me suivre, mon père  récupére le matelas, mon petit frère s'y accroche pour pouvoir rentrer.  J'entends:" Tu sais, ta soeur, pfffouou!!!! "

 

 

 

 

 

 

 

 

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02 février 2018

PULL!

        

           Joie! Félicité! Mon père avait annoncé que ce dimanche, à la campagne, mon  frère et moi tirerions à la carabine. Avec lui, avec ses fusils de chasse, avec des vraies cartouches, avec des pigeons d'argile. J'allais être initiée. Fierté! Fébrilité!

 

 

            Nous nous sommes acheminés vers le pré.

            Mon petit frère portait en bandoulière deux carabines plus grandes que lui; deux, on se les prêterait. Dans une mallette un peu lourde, je portais le lanceur et les cibles  d'argile.   

            Il nous a tout bien expliqué: quand on ne tirait pas, il fallait impérativement rester derrière le tireur.  Il ne fallait pas s'empêtrer dans ses vêtements, faire attention au recul pas se faire mal à l'épaule _  en ce temps là, on ne pensait pas encore à la pollution du sol par le plomb, on ne pensait pas aux petits oiseaux qui risquaient de les ingérer, ni aux vaches, ni à la pollution par le bruit _  il fallait casser son fusil quand on avait fini, faire gaffe à tout ça, rester concentrés surtout, fallait être adroit, bien viser les disques d'argile qui passaient à toute allure, allongés au sol, campés sur les coudes. Initiation à l'ésotérisme des hommes, je jubilais de dignité conquise et de reconnaissance. Je devenais une adulte à part entière.

 

 

           Ils avaient chacun une carabine, ils avaient bien mis les cartouches, ils avaient fermé les fusils.  Mon père se tourna vers mon frère: " Et quand tu te sens prêt, tu cries " pull! " alors là, toi, Catherine, tu appuies sur le lanceur mais sans traîner, un coup sec! Tu penseras bien à le recharger... "

 

 

            Ca n'a pas été chacun son tour. C'était eux. Entre eux. C'était l'un ou l'autre, l'un après l'autre. Quand on me criait " pull! ", j'appuyais d'un coup sec, je pensais  à bien recharger les disques.

 

 

            D'un coup sec, je me suis levée, une boule dans la gorge, je suis rentrée dans la maison, dans ma chambre, dans mon lit, j'entendais  " Et voilà!  c'est le week end, on est à la campagne, il fait beau, on est bien, on fait du ball trap... mais qu'est ce qu'elle a encore?... "

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07 septembre 2017

RESSORT A JAMAIS

          

         I have a dream...

         J'ai fait un rêve...

 

 

        J'étais debout, bien maintenue, sur un ressort, un gros ressort; et je bondissais. Je sautais, telle une kangourou, j'allais beaucoup plus vite qu'à pieds, je découvrais du pays, cheveux au vent. Je frôlais les fleuves _ c'était un rêve! _  j'étais très habile, je frôlais les précipices , j'étais devenue une"  ressortissante " patentée et je pouvais bondir haut, par dessus..  par dessus... tout ce qui me gênait. Rien de dangereux n'aurait pû advenir. C'était plutôt marrant,  agréable.

        J'étais sortie de mon long sommeil dogmatique, l'expérience était globalement positive et ça me rendait heureuse. On va vite quand on bondit, bien plus vite qu'en marchant, il suffit de s'autoriser, de ne pas craindre, de se sentir légitime, c'est grisant!  Et je faisais des bonds.

       Elle fait des bonds, elle fait des bonds... ( chanté ). Risquer de me cogner au ciel? Comme le Pierrot de Gilbert Bécaud ? Mais j'y suis au ciel, je suis au paradis, le paradis, c'est maintenant!

       Une pensée pour Oscar Pistorius le coureur ( si l'on peut dire ) sud africain, champion du monde  avec ses pieds-prothéses à rebonds. Non que, moi, je sois devenue vaniteuse avec la grosse tête et que je vais me mettre à tuer mes proches, mais... vous ne pouvez pas comprendre! Vous pensez sans doute  qu'il fut un traître pour ne pas être resté le pauvre handicapé et avoir dépassé les valides ? Bon, moi, je bondis allégrement, ça me plaît, c'est sur le dos de personne, c'est comme ça!

       Une pensée pour les jeunes avec leur portable-doudou, connecté en permanence, ne supportant pas le différé. Moi, ça y est, je suis acquise, comme les d'jeun's, je ne peux plus m'en passer, de mon ressort. Ce n'est pas addictif, c'est moi, c'est un prolongement artificiel et narcissique de moi, je suis une Femme augmentée, la femme-à-ressort-for-ever!

       Voyons, on pourrait légiférer, il en serait du ressort comme du vélo: on ne l'utiliserait que pour les grands trajets; les poubelles à 100m de ma maison, eh bien, j'irais par mes propres moyens, j'aurais des petits moments où je serais comme tout le monde , comme vous, des moments où je marcherais... Mais j'aurais hâte de retrouver mon ressort. A table, au bureau, même pour dormir. Peur de ne pas le retrouver. Mon ressort m'appartient.

      Jump, jump... 

       Et les pommes?... Les pommes, elles sauteraient, se sauveraient à chaque rebond, il faudra prévoir un panier, un sac à dos, quelque chose... pour les oeufs, aussi... Oui, une petite logistique sera nécessaire.

       Chpooiiing chpooiiing

       Indifférence. Totale indifférence. Personne ne semble surpris de voir passer une marsupiale à visage d'humaine, ça passe très très bien, pas d'exclusion d'aucune sorte, on me salue, on me sourit gentiment, voire on m'ignore... On a donc le droit d'être comme on est, de prendre du plaisir à avancer sur un ressort sans avoir à se justifier...

       D'un bond gigantesque, aller sur la lune?Avant les américains, les russes, les chinois, les coréens  Moi, prem's ? Ou sur une autre planète accueillante avec de l'oxygène, des livres, des jardins, tout ? Non, non, ça va, je continue ici, c'est bien ici, j'ai encore plein de choses à voir, Que n'ai-je commencé plus tôt!

       Pourtant, je suis la seule apparemment. Pas de rencontres d'autres femmes à ressort. Je m'en fiche, je bondis, j'avance... Et chpooiiing

       Ma vie d'avant? Avant quand je n'avais pas de ressort? Oubliée; c'était plutôt terne, je me pensais couarde, peureuse, timorée alors qu'il me suffisait  de m'écouter; ce serait donc, ça, l'audace: se lancer sans crainte ? Vivre ses rêves?

       C'est si bon de faire des bonds, de bons bonds.

       Et chpooiiing

      Où cela va-t-il me mener? Peu me chaut. Moi, je m'en balance ( chanté ).

      Est ce qu'un jour cela va s'arrêter? Je prie pour que non, c'est si exaltant!

      Est ce que je vais rencontrer des pairs? p-a-i-r-s ?  D'aucunes ont attendu " Le Prince Charmant "  et n'ont pas profité de leur vie  à force d'attendre. Non, moi, je n'attends pas : pas de p-a-i-r-s, pas grave, je jump!

      Je cherche du sens. Faut il se fatiguer vainement à chercher du sens au non sens? Fabriquer du jus de cerveau  comme l'a dit Virginie Despentes.

 

 

 

       Si quelqu'un a quelque raison que ce soit de s'opposer à mon bonheur qu'il parle maintenant ou se taise à jamais!

       Et chpooiiing!

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02 juin 2017

IL FAISAIT GRIS

          Il faisait gris.

          Mais vous savez, pas le gris qui vous donne envie d'arrêter, de prendre la tangente, de fuir, de pleurer ou de mourir; non, un gris sobre, neutre, pas trop froid, pas trop chaud, je dirais même un gris enveloppant, protecteur, le gris couleur du temps, le gris des sirènes. Vous voyez? Le gris en plein jour d'où tout peut émerger, le gris du tohu-bohu initial, le gris de avant Dieu. La chatte dormait en rond, le jasmin frémissait, ça vrombissait dans le jardin. J'étais sereine, ni peur ni haine. Ça bruissait.

 

          Il faisait gris.

          Et que dire d'un temps incertain? J'étais dans l'expectative. Je devenais inquiète. Le connu, le familier devenait étrange. Je me souvenais qu'un jour, il avait fait bleu, beau, lumineux, radieux et je regrettais, ce temps. Un autre jour, il pleuvait tout chaud, il y avait des éclairs, je m'en souvenais.

Le Ici et Maintenant s'éternisait

 

                                 A laisser la plume aller

                                 En toute liberté

                                 Où vais-je me retrouver?

                                 Rien à en dire

                                 Rien à cueillir

                                 Rien à accueillir

                                J'attendais le monde avec émoi

                                Mais le monde tournait sans moi

 

          Il faisait gris et rien ne se passait. Le temps s'étirait. Le temps m'interrogeait. Mais non! il ne me demandait rien du tout, le temps; il ne s'ocupait pas de moi. Et la chatte dormait en rond et le jasmin frémissait et les anges passaient

          Un rêve, alors? Un rêve comme échappatoire? Pour créer? Pour ailleurs? On dit que l'herbe est plus verte que sur les sentiers battus...  Un rêve tonitruant, formidable tel l'alchimiste qui déchire la toile des apparences

          Devais-je oublier le gris?

          Devais-je apprivoiser le gris?

          Devais-je attendre mon heure?

          Devais je me griser du gris?

Et puis, l'évènement qui passe et qu'on ne peut pas entendre... Le papillon qui se débat dans la toile... L'escargot, là, doucement...

Non, vraiment gris, c'est gris...

A force...

 

                                     La chatte tout en rond

                                     Qui piquait son roupillon

                                     Que croyez-vous qu'il arriva?

                                     Elle se leva et s'étira

                                     Puis elle se recoucha.

 

          Il faisait gris.

          Encore une belle journée!

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10 janvier 2017

GUILLOTINE ET CHEMINEE

 " ...Ces cheveux longs...  Mi longs..., ... Ces pattes d'éph' ... Fort beau mec par ailleurs mais... Un pull en synthétique, n'est ce pas un peu ... Démodé?... Vintage alors? ... "

L'allure de l'homme ne me paraissait pas très... Un peu bizarre. Ses yeux éteints...

Les douze coups de minuit sonnaient ; inquiétude réaliste ou superstition, je n'étais pas sereine, je serrais  fort mon portable dans ma poche.

Mais qu'aurait-il bien pu arriver ? En  forme, bien dans mon âge, pleine d'énergie, forte de mon sixième dan de karaté, je considérai l'homme, le taxai intérieurement de zombie ramollo et... hâtais quand même le pas.

 " Voyons, je suis une femme libre dans un pays civilisé, une femme forte, je rentre du cinéma, tout va bien, Marquise, tout va très bien. "

Mais  je me rapprochais, l'homme s'était arrêté. Il me barrait le passage. Carrément. Il était debout, les jambes écartés, les bras croisés, il me regardait. Il me fixait. Menaçant peut-être. Peut-être pas. Je respirais. A fond. Reconsidérai les pattes d'éph': Risibles.

Je m'étais arrêtée maintenant. Je serrais mon portable comme une arme. Ou comme un doudou. Je contrôlais ma respiration. En fait, je haletais. J'ai osé:

 " Monsieur, que voulez vous ?  Laissez-moi passer ! "

Il était ridé. Avec des pattes d'éph', des cheveux mi longs, un pull en synthétique avec un col cheminée, un antalon de velours, un sac de cuir en bandoulière, des clark's. Tout ridé. Il ne disait rien. Sidéré ? Drogué ?

 " Je ne comprend pas, Monsieur. Avez vous besoin de quelque chose ? De  soin ? Parlez vous français ? Do you speak english ? Se habla... ? Vous avez faim ?

Il n'avait pas l'air méchant, il semblait perdu et il voulait me signifier quelque chose. Donc, j'ai insisté, j'étais curieuse :

 "Vous venez d'un pays étranger?" " Est ce que je vous fait peur ?"  "Bon, moi, je vais pas tarder à y aller..."

Je fus surprise quand il s'accrocha  à ma manche, il voulait me retenir et balbutia:

 "Madame, est ce que je peux vous dire... Vous raconter... J'aimerais bien... Il faut... S'il vous plaît..."

C'était rudimentaire, j'étais curieuse, nous nous retrouvâmes, à mon initiative, dans un bistrot, devant du thé. Ses yeux s'étaient rallumés, il voulait raconter, ses mots se bousculaient:

 "Voyez, je suis un survivant, enfin, je suis mort avant, c'était normal, enfin, c'est tout comme, c'est à dire que c'est une survie, enfin, je suis là, vous me voyez mais je m'étais préparé, c'en était fini... J'avais tout bien mijoté... "

Peu à peu, en le faisant répéter, préciser, clarifier, je compris son charabia : Il tentait de m'expliquer qu'il avait commis un crime, il y a longtemps. Lors d'une manif', en octobre 1961, des manifestants avaient été jetés dans la Seine et c'est cette exaction qui l'avait sorti de sa réserve, décuplant ses forces, il avait jeté, lui aussi, par dessus le parapet un flic, un CRS, un salaud, un assassin, un raciste, une ordure.

Normal. Jusque là je suivais, intéressée.

Garde à vue, inculpation, jugement, prison, peine de mort. La peine de mort .

C'est comme ça, c'est la loi, c'est la vie, c'est la fin de la vie programmée, obligée, la peine de mort, le prix à payer; Inch'Allah !

J'écoutais passionnément ce type humain d'un genre nouveau pour moi mais je comprenais tout bien.

Il parlait facilement maintenant, il racontait qu'alors, il s'était conditionné , il s'était préparé, il ne s'indignait pas, il ne regrettait surtout pas son geste, bien sûr, son geste était légitime, naturel, évident, il ne culpabilisait pas, il allait mourir de la main des hommes ; il ne connaîtrait pas la vie de famille, il n'aurait pas d'enfants, il n'aurait pas de métier, plus de passions, plus de joies, il ne connaitrait pas une fin de vie paisible ni même malade, la vieillesse serait une partie inconnue, il ne mourrait pas de sa belle mort, il n'aurait eu droit qu'à un bout de vie, voilà tout.

Il s'était préparé.  Il était prêt. Il était fin prêt, sa vie, son destin, c'était derrière lui. Il n'y avait rien à regarder devant. Il n'attendait rien. "Tout condamné à mort aura la tête tranchée"

Puis, un jour, son avocat lui parla d'une éventualité, d'une possibilité, il était question de "nouveau gouvernement" , de "inespéré" , il en était question depuis longtemps, depuis la fin du 18ième siècle, on en débattait mais là, cette fois ! ... LA ! A plusieurs reprises, l'avocat revint, excité, joyeux, "je suis très optimiste"

Mais lui, l'Homme, ne s'enthousiasmait pas comme le souhaitait l'avocat. Non, il n'avait pas envie de ça, il s'était habitué à l'idée de mourir bientôt, il ne s'insurgeait pas, pas résigné mais consentant. Il avait tout prévu, tout rêvé, tout organisé ; sa vie, ses projets, son avenir, c'était l'aménagement de sa mise à mort, son ordonnance, c'était là tout ce qui le tenait, il voulait simplement finir sa vie comme il l'entendait et selon ses droits, sans panache, sans souffrance, en accord avec lui-même. Et son plan, il y pensait en permanence, c'était son pré carré, il s'en déléctait, il en souriait d'aise:

"J'avais tout prévu:

  _ des beaux habits, mon costume, je ne le porte plus, je ne veux pas l'user, il aura l'air tout neuf, je me raserai la nuque, bien propre, bien net.

  _ la lettre,  j'écrirai en prenant tout mon temps une lettre bien longue avec des mots difficiles, avec des schémas compliqués que je ferai envoyer à ma vieille mère au bled, je lui expliquerai que j'ai fait une chose juste, comme elle m'a appris, mais que, pour cela, je dois mourir.

  _ la cigarette  que je choisirai blonde, mentholée, fine et bonne et longue, interminable, je vais peut-être tousser, ma première...

  _ le curé, ou plutôt l'imam, on me présentera un imam, je lui dirai son fait. Vertement. Violemment. Longuement. Et je ne m'en laisserai pas compter, je lui expliquerai, moi, que je pars satisfait, que j'ai fait une bonne chose.

  _ et puis je demanderai un verre d'alcool, ça doit être bon l'alcool, du rhum  que j'avalerai comme les marins dans les films, d'un geste vif, en renversant la tête, ce sera bon, ça me brûlera l'intérieur, j'en demanderai un deuxième, peut être un autre, si on a le droit.

  _ ... Et puis... voilà, c'est tout, je ne résisterai pas, j'irai gaillardement vers la fin, puiqu'il faut s'en aller c'est comme ça. Pourvu qu'on ne prive pas de ma manière de mourir, c'est mon droit !"

Au fil de son monologue, l'Homme était plus clair, plus compréhensible. Je l'écoutais, j'adhérais, j'acquiesçais.

 "Voilà Madame. J'avais envie de vous raconter, de raconter enfin ! "

 "Pourquoi moi?"

 "Je ne sais pas. Vous, quelqu'un d'autre... Il fallait que je dise mon malaise, mon mal de vivre. J'ai tué, la loi humaine punissait ce geste par la peine de mort, j'étais d'accord, j'avais construit mon départ de tout mon libre arbitre, de tout mon coeur, je partais consentant, joyeux... Fier..."

 

Et puis un jour, ce jour du 10 mai 1981, tard dans la soirée, le couperet était tombé : la peine de mort serait abolie. Mais l'Homme au col cheminée n'arrivait plus à vivre.

 Je reconsidérai l'Homme en face de moi, l'Homme qui avait réchappé à la guillotine.

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26 novembre 2016

UNE CHAMBRE A MOI. TOUTE SEULE.

      D'abord, il y aurait l'anti-chambre, l'endroit où l'on dépose ses chaussures, son masque, sa panoplie, toutes ses protections, toutes ses faussetés.

      Et puis, loin des lieux collectifs de la maison, loin du réfectoire, loin de la chambre des commerces et des échanges, on entrerait dans la chambre forte, la chambre à air, à air pur, oxygénant, on se retrouverait, comme dans une cellule de moniale, on se trouve, soi. Dans la chambre à soi. 

 

 

      Des lits jumeaux, parallèles, même couvre lit, mêmes oreillers, mêmes lampes de chevet, mêmes droits. Les deux filles. Mais nous ne sommes pas des jumelles! J'ai tout de même six ans de plus qu'elle! Je revendique le droit de lire tard le soir ! C'est moi l'aînée et en tant que telle je revendique une chambre à moi. Toute seule!

      Entre les deux lits, une niche. Dessus posés: un réveil, un petit vase, vide, des peluches de bébé, des poupées dites de collection, que notre père nous rapporte des pays lointains, tantôt une pour elle, tantôt une pour moi, parfois pour elle, elle-est-tellement-mignonne!, pas pour moi, j'ai-eu-des-mauvaises-notes! Un verre d'eau, ou deux, un bracelet fantaisie, une tirelire en plâtre en forme de chien  débonnaire, plus de mon côté, une petite boîte décorée de coquillages, plus de mon côté à moi.

      Deux bureaux. A l'identique. Chacune son bureau de part et d'autre de la grosse armoire. C'est scandaleux! Alors même que je dois disposer de tranquillité pour faire mes devoirs, ma petite soeur dessine, insouciante, de l'autre côté de l'armoire, en remuant, en chantonnant, exprès, fort. Et mon petit frêre, lui, au prétexte que c'est un garçon, il a sa chambre! Et moi, l'aînée?

      La grosse armoire. Symétriquement, égalitairement remplie par nos habits. Chacune sa moitié d'armoire. Maman rangeant les vêtements de la petite, en profite pour ranger et fouiller dans mes affaires à moi; J'ai toujours eu du mal à cacher mon rimmel et mes lettres d'amour. C'est fou, ça! A mon âge, j'ai besoin de plus de place, j'ai des bas, moi, des soutifs, moi, ça prend de la place!

      Et puis tous ces poupons, ces poupées, ces Barbies, ces bébés qui-boivent-et-qui-font-pipi, tout ça,  ça envahit tout l'espace et quand je reçois une copine, c'est la honte! Pfffff!

      Sur les murs, quelques photos de Françoise Hardy cohabitent avec des niaiseries de Blanche Neige, Cendrillon et autre Casimir. Rien ne m'est épargné. Je ne me sens pas chez moi.

       Un petit meuble bas, à sa hauteur à elle, c'était le mien propre quand j'étais petite. Avec chacune son étagère de livres: Des Bécassines, des Oui Oui, des Babars, on ne voit qu'eux et leurs couleurs mièvres, parfois même une vieille chaussette qui traîne, cette gamine ne range rien! ils embolisent l'atmosphère. On ne voit que ces livres à images clinquantes; On ignore mes livres à moi, mes livres de poche, discrets, importants, sérieux, très intéressants, bien rangés par ordre alphabétique. J'en ai marre!

 

      Mon secret. A moi toute seule. Sur la niche. Entre les deux lits. Jumeaux. Le réveil, les peluches, le ou les verres d'eau, la tirelire-chien, toutes les poupées de collection. Plus de mon côté. La boîte.

      Le soir, quand on nous dit d'éteindre. Trop tôt. Pfffff! On éteint la lumière. Je la prends, la petite boîte. Je l'amène sous mes draps et je l'ouvre. La petite Sainte  Vierge de Lourdes phosphorescente luit. Rien que pour moi. Toute seule.

 

      Dans ma chambre

Couleur d'ambre 

Il ya Moi

Il n'y a que Moi

Moi avec Moi

Moi face à Moi

Sans regard

Sans critique

Sans pudeur

Avec impudeur

Tranquillement

Sereinement

Couleur d'ambre

Je ne regarde que Moi

Je n'aime que Moi

Je m'offre à Moi

Enfin seule

 

     

 

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17 septembre 2016

MOMENT

      C'était dans une brasserie clinquante, vulgaire, bruyante. Un peu au fond. Près du juke box. On s'était intallées d'emblée près du juke box.  C'était un peu  le soir, en fin de journée, il faisait déja nuit, c'était après l'école, en tout cas. On attendait l'heure d'un car qui devait nous emmener à la campagne, deux heures de route et ses parents nous récupèreraient pour les vacances de la Toussaint.

Et, bien plus que l'idée de vacances, c'était la perspective d'attendre le car dans ce café clinquant, vulgaire, bruyant qui nous avait alléchées. Nous n'étions pas impatientes, nous étions ravies.

   On avait jeté nos cartables sur la banquette, on avait commandé deux Cocas, pas des grenadines, on avait tiré nos longues chaussettes et nous avons engouffré deux mois d'argent de poche dans la bête, à  tour de rôle. Il n'y avait que quelques titres de Françoise Hardy. Alors, chacune,  on les a mis, chacun, plusieurs fois. Pas grave, c'est bon, on a bien le droit, nous, Françoise Hardy, on aime bien.

Debout, impassibles, jubilantes à  côté du juke box, la frange au ras des yeux, nous nous dandinions, toutes deux, heureuses, comblées, fières d'être comme tous les garçons et les filles de notre âge

Moment parfait, complet: nul besoin d'un chéri quand on écoute " oh oh chéri ". D'ailleurs " l'amour s'en va "et puis ce n'est pas " le temps de l'amour ", c'est le temps d'écouter Françoise Hardy, on a bien le droit.

On se dandine. je me souviens du néon, trop de lumière blanche. Pas grave.

Je me souviens de la porte qui laissait entrer des bouffées de voitures. Pas grave.

L'odeur très forte du tabac. Pas grave.

Formica un peu arraché. France soir. Peu importe.

Des hommes rouges qui rient fort au bar; je ne sais plus ce qu'ils disent. Peu importe.

Il y avait aussi ce couple, il me semble qu'ils sont amoureux je ne me souviens plus. Moi, je suis mélancolique, moi, j'écoute Françoise Hardy.

Parents pas là. Ecole finie. Bistrot avec d'authentiques blousons noirs au bar. Coca choisi par moi.

Mais surtout, seules, debout, dans nos jupes culottes, portées, entendues, comprises soutenues par Françoise Hardy. Ivresse du bonheur de vivre, liberté.

C'est cette sensation que je  veux dire ici: cette ivresse, cette joie, cette folie, c'est irrépressible, on exulte... Cette joie, ce bonheur on va pas les mettre en sourdine. Alors on se dandine encore. J'ai conscience que la vie vaut enfin la peine d'être vécue

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