T O H U B O H U

03 janvier 2012

L'HOMME RICHE

Il savait déjà tout.
Il connaissait tout.
Il reconnaissait tout.
Il re-connaissait tout.

     Il faut dire qu'il avait une bonne longue vie derrière lui. Il en avait bien profité de la vie. Il avait savouré l'instant, le soleil de son Béarn natal, ses potes, sa grand mère chérie qui le comprenait, son ombre qui descend sur le chemin le soir, ses premières gorgées de bière, ses bébés, les bébés de ses bébés, ses succès, ses dimanches soirs, ses... De tout ça, il était riche. C'était un homme riche.

     Et, donc, au fil de ces derniers temps, il observait que, insidieusement, tout ce qui lui arrivait, tout ce qu'il approchait, tout ce qu'il tentait, les évènements, les non-évènements, les sensations, tout revêtait, maintenant, un goût de déjà-vu, un goût de déjà-connu, de déjà expérimenté.
Rien de ce qui est humain ne lui étant étranger, il ne trouvait d'intérêt à rien: plus de territoire inconnu, nulle pensée à déchiffrer, aucune tessiture à savourer. Dans sa tête, tout était admis, répertorié. Plus rien ne l'intriguerait, rien ne l'emporterait, rien ne lui apprendrait. Plus rien: il avait bel et bien fini de grandir.

Rempli. Saturé. A ras bord. Encombré.
 

  _  A quoi me sert de vivre si je ne dois plus rien découvrir, si rien ne me surprendra jamais plus? Je suis plein, trop plein. Je suis repu, replet, en surabondance, en excès, ça déborde, plus rien ne rentre, y'a plus la place. Je suis obèse.
Et je voudrais être estomaqué!

 

    _   Papa, je suis malheureux, j'hésite entre deux nanas, je suis un misérable, je ne veux pas faire du mal mais je ne peux pas choisir, et puis, aussi... , je crois que je suis amoureux de mon coloc'...
    _   Ah la-la! Mon pauvre chéri,  rien que de très banal! Les choix cornéliens, tu penses, j'ai vécu ou lu cette situation des centaines de fois! Ça fait mal, oui, mais banal! On s'en remet! Tu en verras d'autres!

    _   Ce film, si novateur, si poignant, si tordant, si esthétique, si haletant...
    _   Oui, bon!, ce héros... ce anti-héros..., je devine la fin, il a eu des précédents, figure-toi, des ancêtres, j'ai dirigé un ciné-club, moi, on ne me la fait pas, des films, crois-moi, j'en ai vu! Il arrive un moment où on invente plus rien! plus rien!

     _   Des vacances dans ce pays d'Afrique que je ne connais pas? Une culture différente, au soleil, des rencontres...
    _  Pourquoi pas! mais, enfin, je suis allé en Afrique plus d'une fois, et un pays d'Afrique ressemble à un autre pays d'Afrique, tu sais. Et puis, j'ai lu le guide du routard et le guide bleu et le guide vert. D'ailleurs, il y avait un documentaire très intéressant à la télé l'autre jour...

    _   Un nouveau message Internet? Ah oui? Qui désire me  ... communiquer... ?
    _  ... de toutes façons, ça ne peut être que Machin. Ou bien Machine. On s'est déjà tout dit. On va encore rabâcher. De mon temps, quand on n'avait plus rien à se dire, on faisait semblant ou bien on en restait là, c'est très peu différent aujourd'hui.

    _   La mode cet hiver? Oui? De quoi pourrais-je bien avoir envie... ?
    _   Il n'y a rien de neuf sous le soleil. Après les pattes d'éph', les pattes de coq, et hop!,
on recommence. On peut imaginer que bientôt les jupes-culottes... ou les capes... ou les bretelles... La mode, un éternel recommencement!

   _    Ce nouveau bouquin, miam-miam,et dont Télérama...,
   _    ... mais au bout de 20 pages, je vous raconte la fin, c'est cousu de fil blanc. Quoi, l'ambiance? C'est du réchauffé! Comme d'hab'!

   _    Merci, merci beaucoup. Ce cadeau, oui, oui, ça relève d'une délicate attention, c'est très gentil... oui, oui, très plaisir...
   _    ...mais, vous savez, moi seul, sait me toucher en plein coeur, moi seul. J'ai l'habitude, je me connais bien, à force...

   _   Que pourrai-je bien explorer, approfondir?... La méditation!    _
   _  ...qui ressemble tant au yoga, à la sophro, à la relaxation? Que j'ai pratiqué au demeurant...

   _   Une bonne psychanalyse? Une vraie... Avec un bon...? ... Avec...
   _   Encore! J'ai déjà donné!

   _   La mécanique auto? Réparer enfin par mes propres moyens ... gratifiant...
   _   Ah non, je sais  que je n'aime pas, c'est définitif, ça m'endort.

   _   La mécanique quantique, alors? Ca, ça peut m'épater! J'ai rêvé toute ma vie de comprendre...
   _   ... difficile, abscons, imbittable, je connais mes limites..

   _   L'étude des relations bizarres, compliquées entre les gens? Ca, c'est passionnant! 
   _   Oh, au fond, on en a vite fait le tour!  Il doit exister une vingtaine de cas de figures, de situations qui reviennent tout le temps, je maîtrise assez bien le truc: les loups, les agneaux... A force...

   _   Le Quattrocento? C'est vrai, j'ai toujours dit qu'un jour, en vacances, à la retraite, il faudrait que je regarde de plus près, que je m'émerveille...
   _   C'est trop tard maintenant, ça ne m'apporterait rien.

   _   Tenter l'autarcie alimentaire? C'est politique, c'est l'avenir...
   _   J'ai déjà donné, vous dis-je! Les années soixante-dix! Je ne peux plus m'enthousiasmer pour ça!

   _   Alors, une histoire d'amour. Toute chaude, toute belle qui me tend les bras, bien confortable, bien exaltante, bien rassurante...
   _   ... Ouiche!...  C'est toujours un peu pareil, non, les histoires d'amour? Un début, un milieu, une fin. Prévisible, la fin. On va pas recommencer sempiternellement la même chose! 

 

     _  A quoi me sert de continuer à vivre alors que je connais déjà tout à travers ma vie, mes vies virtuelles, mes rêves, ma vie par procuration, mon imaginaire, mes supputations, mes lectures, mes rencontres, mes expériences? A quoi bon?
      Je ne peux tout de même pas faire semblant, me forcer à être vierge, neuf, candide, naïf, bébé, curieux! Explorer encore le connu, le senti, le pressenti, le raconté, l'imaginé, le non attirant, le bizarre, ça n'a plus de sens,  rien ne m'étonne, je suis blasé. Que faire?

 

     Radicale. Sincère. Courageuse: Une solution qu'il n'avait encore jamais expérimentée.

Il fit le ménage du plafond au sol (ça, bien sur, il l'avait déjà fait à maintes occasions, quand il avait voulu tourner la page, dans sa vie )
Il s'assit tranquillement ( déjà fait des milliers de fois )
Il fit trois respirations ventrales ( déjà fait )
Il attendit ( déjà fait )
Il attendit ( déjà )
Il attendit ( d f )
Et il pria ( si, si,  ça aussi, dans des moments cruciaux ):
  _  Alzheimer! Alzheimer! Viens à moi! Viens! Viens et envahis-moi! J'ai trop vécu, je connais tout, lave-moi de toutes les scories dont la vie m'a lesté!, décharge-moi du fardeau qui m'aliène!
Filez, filez mes émotions, mes expérimentations!
Mes croyances, mes certitudes, dehors!
Mes repères, mes convictions affirmées, ouste!
Hors de moi, mes codes et mes estimations!
Dans les limbes!
Dégagez, mes souvenirs!, vous m'encombrez!
Je veux être nu comme au premier jour!
Vulnérable! Une page blanche!
Prêt!

Il attendait, serein, vidé
Bien propre, bien propre
Pour s'ouvrir
Pour découvrir
Autre chose
Autrement
Pour naître
Pour pouvoir naître 
A la mort
Pour mourir
Pour enfin  embrasser l'inconnu
Le non encore connu
Le non  encore éprouvé
Le mystère

Alors une furieuse envie

Bien sûr, il sortit de son corps et il se vit 
Bien sûr il se senti happé dans le grand tunnel avec la belle lumière blanche et brillante dégoulinant d'amour et de justice et de paix
Il l'avait lu déjà quelque part

 

Il connaissait la musique

 

Il la reconnaissait

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 décembre 2011

UN NOM CONCRET MASCULIN ET AUSSI UN ANNIVERSAIRE MAIS PAS AUJOURD'HUI

       Voilà. Ils étaient tous venus, dans le froid, dans le brouillard, en retard. Les dents serrées, ils contemplaient maintenant le désastre. Le chef opérateur*, un quidam anonyme, grand, blond, sympa, qu'on avait surnommé Jeannot Michel, ouvrait grand ses bras comme une barrière pour les contenir. Mais ils étaient figés, sidérés et personne n'y pouvait rien; personne, vraiment, n'aurait eu la force d'avancer.
 
        Au bout d'un moment, long sûrement, un long moment, quelqu'un demanda. Pour la lumière. En effet, entre temps, la nuit était tombée, la pénombre les recouvrait, les pénétrait, les envahissait, les habitait, c'était la nuit noire, une nuit d'encre, comme s'ils étaient devenus la nuit peut-être. Plus rien n'existait.
       Quelques uns réalisaient qu'ils auraient pu, qu'ils auraient dû, qu'ils pouvaient si ils voulaient, bouger, remuer, faire quelque chose: qui, appeler, qui, partir en courant, qui, prévenir tout le monde, la terre entière, qui, s'extasier, qui, hurler de joie, qui, allumer la lumière de son propre chef ( mais pas opérateur). D'aucuns émergeaient, remuaient un peu et, même, la lumière fut. C'était quelqu'un, un seul, qui avait eu l'opportunité d'être placé près de l'interrupteur et qui s'était autorisé, qui l'avait actionnée de son propre chef ( mais pas opérateur). Le spectacle était tellement imprégné en eux que la lumière ne renforça pas leur désarroi, ne l'accentua pas non plus. Troublés.
Ils étaient accablés, comme résignés, comme soumis inéluctablement. En réalité, ils étaient devenus dociles, dociles à eux-mêmes et leur monde ne serait plus jamais comme avant. Le chef opérateur, le quidam anonyme blond, grand, sympa, qu'on avait surnommé Jeannot Michel, n'aurait désormais plus d'emprise sur eux, ils ne viendraient plus lui demander des contraintes. Ni lui, ni quiconque ne pourrait influencer leur destinée; en tout cas, plus aucune partition ne leur serait imposée. Le chef opérateur ( bon, Jeannot Michel, mais on pouvait dire Jeannot Lapin si on voulait ), le chef op', il pourrait bien dire ce qu'il voudrait ou chanter ou danser ou pleurer ou décider que les ours en cage ne font pas des chats sans casser des oeufs! Maintenant la vie allait être plus facile, nettement plus libre,  sans consigne ni animosité d'aucunes sortes. Tout pour moi, moi pour eux, moi pour moi.
       Ah ils ne regrettaient pas d'être venus, même dans le froid, même dans le brouillard, même en retard !





 

        Ils ne serraient plus les dents.

 

 

 

* Chef opérateur ( wikipedia ):responsable au tournage d'un film, de la prise de vues. Il coordonne les efforts de trois équipes: caméra, machinerie, éclairage.

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18 décembre 2011

ENVOL-AU-VENT

     Elle repoussa les persiennes de bois bleues, son nourrisson de fils-pas-encore-mort-à-la-guerre sous un bras, sa valise verte sous l'autre. Elle s'avança, bien à l'aise dans ses sabots, elle avait mis de la paille dedans et elle rigolait. D'aise.

  _ Allez, je rêve, j'y crois pas. Pouce, ça va trop vite la vie! J'ai décidé de faire mon miel de tout ce qui m'arrive ( mes déboires avec D S K, la terrible tempête de neige en ce moment dehors, tout) et en avant! Avanti!!!
  Eh, je vais pas rester la Mama qui tricote toute sa vie!
  Oh, je ne suis pas la gardienne du temple ni de la chatte angora toute blanche ni de l'amphore de terre ( d'ailleurs on sait même pas ce qu'il y a dedans ), je ne suis pas la vestale, moi, ( pendant que certains font des affaires !!!!! ) de la cheminée pleine de cendres et de poussières sales!
Hier soir quand on a entendu le hibou prendre son envol, je me suis dit: " La chouette de Minerve prend son vol à la nuit " et Vogue la galère! Hisse et ho! Santiaano!
  Outre que je n'ai besoin ni de missel ni de bible sectaire pour faire face à la vie et à l'adversité, je ne vais pas attendre l'avis de untel ou  untel ou du voisin rémouleur, là, toujours assis sur son banc ( cet espèce de Néanderthal chauve et gris et beurk! ce cousin de DDSK qui me lorgne et qu'on a surnommé " le désespoir sur le banc ").
  Ah, y vont voir ce que j'ai dans le ventre! C'est que j'ai déjà reçu une pépinière d'idées, d'enseignements!
  Allez! Vamos a la playa!
Quoi? C'est pericoloso? C'est dangerous? Forbiden?

     Dans la pièce attenante, elle entendait sa soeur qui battait le beurre. Convaincue, résolue, elle s'envola à tire-d'ailes.







     Elle se retourna, elle vit que, tout de même, elle y laissait quelques plumes.

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06 décembre 2011

LA FORME

     Quelle forme, on ne sait pas trop, quelle  forme; quelle forme est-ce-que ça va prendre, quand j'écrirai?
Quelle est ma forme, ma pleine forme, pleinement, tout à fait pleine?
Quelle forme aurai-je alors, qui ne sera plus moi et qui ne sera pas une autre et qui est moi et qui serait mieux moi et moi quand même?

 _   Tout cela n'a aucun sens!

     Vais-je écrire tout de traviole, de bas en haut, de droite à gauche, en braille, en chinois, en coquenibidoillestrongbee. En sanscrit, en tout petit, en attaché, en vrai, en fin.
Est-ce que mon ventre va se désemplir, se dégonfler enfin?
De quoi vais-je accoucher, on ne sait pas trop.
Vais-je accoucher encore peut-être un jour, maintenant, demain, enfin.
Car au fond, au fin fond, tout au fond, tôt ou tard, on ne sait pas trop, tardivement

 _  Trop tard de toutes façons!

Il n'est jamais trop tard, peut-être, croyez-vous.
Quelle forme. Quelle est la forme.
Qu'ai-je porté?
N'ai-je donc tant porté que pour cette infamie?
Qu'aurait-il pu m'arriver, arriver, advenir?
Alors, tardivement, une forme est venue va venir viendra revient émerge et va et vient et vient
Forme de moi qui me déforme et me reforme et me forme

 _  Ça n'a aucune allure tout ça!

     Et c'est moi qui écris de mon ventre qui écrit tandis que l'écriture s'écrit

_  Anne, ma soeur Anne, ne vois tu toujours rien venir?

 _  Ça va, ça vient, ça vient, on ne sait pas trop, la forme...

 

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29 novembre 2011

POURTANT

      Michel nous a dit Marco est mort mais ça va, sa colère était partie; Marco est mort, vive Marco.


      Libérons les passages obstrués, délivrons les fluides, on a bien chaud, ça glisse tout seul, nul besoin d'artifice.
La mort n'est pas un artifice. Elle exige.
Marco est mort et d'autres aussi sont morts, parfois.
Souvent des gens meurent et je pleure. Je suis allée les accompagner. Parfois quand quelqu'un meurt, je pleure.
Des morts, il y en a souvent. Souvent il y en a beaucoup et en même temps et loin.
C'est banal, c'est étonnant comme c'est banal, il y en a pourtant beaucoup.
Mon voisin, il est mort, je n'ai pas pleuré, il était le seul mort en même temps pourtant, je l'aimais bien, j'étais habituée, je n'ai pas pleuré.
Massoud, il était très loin pourtant, j'ai pleuré. De rage aussi, impuissante.
Souvent, quand les gens meurent, les nombreux, je ne pleure pas, je ne ris pas non plus, ils meurent loin, nombreux, c'est l'usage.
Ils meurent quand ils ont fini de vivre. Moi, j'ai encore envie, ce serait dommage, je n'ai pas fini. Qui pleure?
Déjà Marco se démode. Il n'est plus. Il n'agit plus. Je connais pourtant  des morts, oui, j'ai des morts qui agissent, qui agissent toujours. Je connais un mort, il y a longtemps, il est pourtant parti à pas de loup...
N'être plus de ce monde.
Il en est qui viennent au monde tandis que d'autres s'en vont et ne sont plus de ce monde. Pourtant, tu es si présente, là, dans ma vie, dans mon monde...
On disait Mort pour la France, on dit Mort de quoi? Mort dans de douloureuses circonstances Mort pour rien Mort en sursis Mort sans raison Mort d'avoir trop

Mort et puis c'est tout!
C'est comme ça!
C'est pas grave
C'est la vie!

 

      Marco est mort mais ça va, sa colère était passée, Michel est triste.

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08 novembre 2011

LA RELATION ET LA PLACE

sans toi je ne suis rien
que serais-je sans toi ne me quitte pas ne me quitte pas

Lecture tu es ma respiration tu es ma relation

 

    A

Lecture
Lecture
Lé-é-ctuuure

Lecture, je te cherche
je te trouve
je te veux
j'ai besoin de toi
je ne peux vivre sans toi
tu es toute ma vie
je n'ai jamais aimé que toi
avant même de savoir lire, tu me manquais déjà
tu es mienne, Lecture
je te serai toujours fidèle
je pourrais vivre dans une niche à chien si tu es là, avec moi, Lecture
rien ne compte plus
rien d'autre n'a d'importance
que toi
je te reçois
je te comprends je comprends tout je te prends je prends tout je te prends toute
dis-moi encore dis-moi toujours
je suis insatiable de toi et tu t'offres et j'en veux encore
tu me nourris infiniment indéfiniment
      Aujourd'hui, à la place d'écrire... à la place... à la place... je suffoque... à la place d'écrire... à la place de respirer... à la place de vivre... je meurs... on me vole!  au secours!   on me vole!

    Non je ne veux pas danser, non, je ne veux pas bouger, non, je ne veux pas me lever, me dandiner, me trémousser 
Vous dites fluidité souplesse liberté décoinçage

    Pas envie ! Je ne veux pas gesticuler
Au fait ! Sans détours ! Je suis prête. Je veux écrire ! Ne tergiversons pas !

 

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23 octobre 2011

APRES LA BELLE SAISON

     La brume s'était levée. Alors nous sommes tous sortis. Au soleil.
     En me promenant autour de la maison, j'ai tout de suite senti qu'elle ne nous avait pas suivis; elle était restée dedans; déjà préparée à affronter l'hiver, elle n'avait pas eu le goût, trop vieille, trop  flemme, elle avait préféré rester sur son fauteuil ou sur son coussin ou sur son lit récupérant la chaleur à travers la vitre. Confiante, elle nous attend, elle se lèche la patte, elle se chauffe.

 


     Sur le petit chemin, nos carcasses, avides, se sont réjouies de la bonne chaleur. On s'est gorgé. Plein la lampe. 
     Il va jusqu'à la petite route des voitures, le chemin, alors
                              on va                  on gambade                  on revient                 encore                  un peu                   on sourit                  on marche                  on laisse entrer the sunshine in                  on sourit          on laisse entrer            on va                  on laisse                  on contemple            on marchotte            un peu            on vire            on s'arrête                  on continue                  un peu                   en avançant...  Tiens!...             ... Tiens...
                                                                        ... Ci-gît la dépouille...
                                                                        ... de René!
                                                                        ... Même ses chaussures!
                                                                        ... Quand même!...  Fin octobre!
on continue                  on traîne                  on retourne                  on brasse                  on brasse                  on embrasse                  encore                  on regarde                  on avance                  on marche                  on continue                   encore                   
     Je me rengorge, je me gouleye, je me réassure, je me love dans mon écharpe-tchador chauffée par le soleil, je me réenroule, je me protège, je me creuyotte. Les hommes devraient songer à être jaloux du soleil; il nous pénètre plus profond, il nous transperce jusque dans nos entrailles.
     Et je bronze, je tanne, je mûris, je suis un fruit mûr.

 

 

     Allez, je vais découvrir derrière la maison; à l'ombre du grand tilleul. L'ombre froide. Il y a un chemin derrière le mur. Ça bouge sur le chemin; ça craque; des pas pesants; je m'approche; elles ont peur. Les pôvres! je les déstabilise. Elles passaient benoîtement, tranquillement, lourdement ,magnifiquement, elles allaient... Le troupeau est grand; certaines, stoppées me questionnent avec leurs beaux yeux magnifiques. Allez, les belles, je ne fais que vous regarder! Passez, continuez à être! 

 

 

     Bon, mais, moi,  je ne vais pas me laisser envahir comme ça, j'ai envie de commander:
 _  Là, ces cyprès, ils sont trop serrés, ils n'ont pas la place, vont mal pousser. Dédoublez moi tout ça!
 _  Et ces iris? Vous les laissez comme ça? Vous n'allez pas les désherber?
 _  Et ces tilleuls? Ils sont beaucoup trop hauts! Comment voulez-vous que...?
 _  Ce cerisier, il est à vous? Et vous ne craignez pas qu'avec toute cette ombre...?
 _  Les framboises? Elles donnent? Avec ces broussailles...
 _  Cette glycine, vous savez... si vous ne la taillez pas...c'est comme vos bambous!...
 _  Et  ces noyers tout autour... pas traités... Vous êtes certaine?

 

 

     Ah comme la nature est généreuse!                  Un bouquet                  laissez moi composer rien qu'un petit bouquet!                  sans déranger                  Et toutes ces poires écrasées...                  perdues pour nous...                     qui redeviennent nourriture de la terre...                  ces noix, par terre, je ne peux résister...                  il y en a plein sous les pieds...                  sous les feuilles                  des poires aux noix                  des noix aux poires                  des poires au chocolat                  des noix                  des tartes aux noix                  dans la salade                  des feuilles                  des fleurs                  pimprenelle                    Laissez moi arranger notre salade de midi                  Ah manger la nature                  fondre                  se glisser                  s'incorporer                  NON!  je ne l'exploite pas, je vous assure, je ne me l'approprie pas,  c'est elle qui me  donne, qui m'offre, qui me demande

 

     J'ai les pieds mouillés. mes sandales sont toutes boueuses. Mon foulard-tchador est bien chauffé, bien douillet.

 

 

 

 

 

 

 

 

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11 octobre 2011

FACADE DE DESARROI

    

 

     Je suis allée à la Ville aujourd'hui. Pour voir

     Je suis allée à la Ville aujourd'hui, la ville des rues piétonnes, des magasins, des nouveautés, des habits de rentrée

     Je suis allée à la Ville aujourd'hui pour voir, pour flâner, pour sentir, pour reconnaître, pour consommer, pour trouver, pour m'habiller à la nouvelle saison, pour dégoter,  pour faire peau neuve, pour choisir, pour être contente

     Mon parking gratuit, il n'est plus là.
     Créneau.
     Difficile.
     Rangée.
     Comme il faut.

     Je suis allée à la Ville aujourd'hui, risquer l'erreur, oser la tentative, pour être attirée par les magasins, pour rejoindre les choix, les promotions, les couleurs, marcher vite pour ne pas voir les vitrines trop jeunes, trop chères, trop bêtes, trop étrangères, ne pas être étrangère

     Être de ce monde. Ne plus être de ce monde.

    

     Les bistrots. Les terrasses peut-être, il fait encore beau.
     Un pot.
     Je ne sais pas.
     Pas envie.
     N'importe.

 

     J'ai perdu mon porte-monnaie, j'en étais sûre. 
     Où?
     Des voleurs? 
     Encore!
     Évidemment!

 

     Rien ne me plaira.
     Rien ne me surprendra.
     Rien ne m'attirera.
     Rien n'est incongru.
     Rien n'est iconoclaste.
     Rien n'est différent.
     Rien n'est autre.
     J'ai vérifié.

     Sommes nous des usurpateurs?
     Des copieurs?
     Des soumis?
     Des planqués?
     Des écrasés?
     Des pas vivants?
     Des obéissants?
     Des semblants?

 

                                                     Je me ressemble, il me semble.
                                                     Je n'aime que ce que j'aime déjà.
                                                     J'ai déjà connu, je suis vieille.
                                                     Je n'est pas une autre
                                                     Je suis allée à la Ville aujourd'hui. Pour voir

    

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04 octobre 2011

FONTAINE

Fontaine,

Fontaine, je ne boirai pas de ton eau!

C'est dit. Et ce qui est dit est dit.

Qu'on se le dise.

Pas une goutte  de ton eau, pas la moindre petite goutte.

J'ai mes idées là-dessus, certaines idées, des convictions, je sais ce que je sais.

Et il n'est pas question, mais alors pas question une seule seconde, vous m'entendez, que je revienne là dessus.

Pas question.

Même si j'ai soif.

Même s'il fait 45° à l'ombre.

Même dans le désert.

Même dans le désert pendant quinze jours.

Quinze jours et quinze nuits.

Quarante jours même.

Jamais.

Bon, bien sûr, je pourrais, si je voulais, je pourrais très bien goûter une petite gorgée, pour voir, juste pour voir. Ça ne mange pas de pain, si j'ose dire. La terre ne s'arrêtera pas de tourner, la face du monde... si j'en bois une petite  goutte , gouttelette, lette de rien du tout, une larme...

Et puis qui le saurait?

Vous? Et alors? Et alors?... Ça ne vous est jamais arrivé, peut-être?... Une goutte, c'est pas non plus... comme si... Vous me dénonceriez? Ooooh!... Allons!

Moi? Moi. C'est vrai, moi,  je le saurais; et je ne serais pas bien-bien contente, c'est vrai, pas à l'aise. Je décide sereinement, en toute connaissance de cause de ne pas boire l'eau de la fontaine et...  paf!... contradiction!

Et si, pour une raison ou pour une autre, elle s'arrêtait de couler, la fontaine, si elle s'arrêtait net?

Ça lui ferait une belle jambe, à la fontaine, si je puis m'exprimer ainsi, que je n'aie jamais bu de son eau, même une goutte!

Non, moi, quand je dis non, c'est non et puis c'est tout!

Pourquoi voudriez vous que j'aille boire  l'eau de la fontaine alors que... eau qui, d'ailleurs, si ça se trouve, n'est peut-être même pas potable, maintenant avec tous ces polluants, ces métaux lourds... Et quand bien même elle serait potable, elle est peut-être dégueu, même pas bonne au goût!

Oh mais allez-y!, allez-y!, tant que vous voulez, buvez mes petits cocos!, allez-y buvez! ça ne me dérange pas du tout. Pas du tout! Pas du tout du tout! Vous faites bien comme vous voulez, vous savez, vive la liberté! Mais ne venez pas me faire boire, moi, c'est niet!

Surtout qu'elle n'est même pas fraîche? ... Si?...  Elle doit être tiédasse? ... Fade? ... Elle a un drôle de goût? ... Non? ...

Enfin, en ce qui me concerne,...  vous ne me ferez pas... de l'eau...  on ne sait même pas ... Je n'ai jamais bu  l'eau de la fontaine alors ce n'est pas maintenant...!

 

 

Mais vous n'avez pas autre chose à faire?... C'est un monde ça!

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28 juin 2011

SUR PIEDS

      Le temps presse. Le temps passe. Sur le grand tapis rouge, des paires de pied font la ronde, tout autour. La journée fut chaude et maintenant aussi la soirée. Des pieds sont là, venus se poser, tourmentés, fatigués, collants, gonflés.
      Je vois des pieds, deux, en pénitence, enfermés dans des godillots, serrés, cachés?, protégés?, réservés, repliés, empêchés?
      Porte ouverte sur l'air chaud de la rue encore bruyante et pétaradante.
      Des pieds, deux, comptent la mesure. Quel est le tempo? De quelle musique intérieure que je n'entends pas? Et le temps qui presse.
      Des pieds piaffent. Un sur les deux. Un sac vautré à côté.
      On a allumé la lumière. D'un coup. Plus d'ombre. Plus de clair obscur. Plus de doute. Plein feu sur les jambes, les pieds, les chaussures, les doigts de pied .
      Je vois des pieds nus sur le grand tapis rouge. Deux. Assortis. Posés. Étales.
      Le temps passe. Aura-t-on le temps de dire, le temps d'y croire, le temps d'y goûter ? Le temps nous échappe.
      Des pieds posés, fatigués, tourmentés, des pieds d'été.
      Qui souffre? Qui cherche? Qui veut dire?
      Et sur le tapis rouge, là, au milieu, si on jetait tout! On pourrait jeter, mélanger, mixer, pâtasser! Tous!
      Je pâtasse, je pâtasse et le temps passe. Qu'ai-je donc à dire que personne ne peut dire à ma place et qui ne sera jamais dit si je ne le dis pas? Maintenant.
      Cet instant partagé si solitaire.
      Porte fermée, étouffante, étouffeuse. Qui m'étouffe?
      Je vois des jambes, deux, qui se sont allongées, longues; un pied est posé sur l'autre.
      Sandales aussi, doigts de pied. A peine posé. Sur la pointe... Un peu... Pour la racine... Juste pour rester enraciné...
      ... Sous les pieds...

Posté par catherinemenant à 19:02 - - Commentaires [1]