VELLEITE
Par une matinée caniculaire et étouffante de juin, une femme s'apprête à écrire. Ce soir, elle va rejoindre des amis pour s'amuser: chacun aura écrit un texte en suivant une petite consigne. On mangera, on boira, on chantera, on rigolera, on lira les textes. La femme s'en réjouit mais elle est ennuyée, inquiète. Un million de choses à faire ont été prioritaires et elle n'a rien écrit de ce qui est devenu un pensum. Un texte. Ce soir.
Cette femme, appellons la Katharina, âgée de 63 ans et demi, de taille moyenne, d'un naturel accorte, ne songe qu'à profiter pleinement de sa retraite en cultivant quelques plaisirs tels les voyages, la lecture, l'écriture. Pour l'heure, elle se tord les doigts, elle n'a encore rien écrit, elle va s'y mettre, il faut qu'elle s'y mette. Debout, elle considère son bureau, sa lampe, sa chaise, où elle va s'asseoir, bientôt. Sur ses pas, plutôt derrière son épaule, à droite, se trouve une femme, visible par elle seulement. Et par ses proches, ses intimes. Familièrement, elle nomme cette femme, Trinka; Trinka symbolise sa tendance à procrastiner. Miss procrastination! Katharina se représente Trinka comme une vieille usée, molle, sans jus, qui soupire, qui gémit, se lamente, déteste les Intermittents, les grévistes, les jeunes, la terre entière et ceux qui font des fautes d'orthographe, qui se traîne, ses cheveux sont emmêlés. Au contraire, Katharina, elle, n'est que frénésie d'activité: grands nettoyages de printemps, grandes marches à travers la campagne, jardinage, grandmère dynamique, partante pour toutes les aventures, pour tous les projets pourvu qu'ils aient de l'envergure! Et ce soir, eh bien, Katharina voudrait bien arriver avec un petit machin sous le bras; un petit truc écrit, comme les autres. D'ailleurs, elle aurait dû l'avoir déjà écrit, réécrit, corrigé, toiletté, embelli, bonifié. Ce n'est pas un petit machin mais un bijou qu'elle aurait dû apporter ce soir. Mais Trinka, toujours cette Trinka qui lui a dit qu'elle avait bien le temps, qu'on va pas se faire du souci pour ça...
Alors, elle va s'y mettre, elle va écrire, elle fera mieux la prochaine fois, elle en est capable, bien sûr, et ce n'est pas cette Trinka de malheur... Elle s'y met, elle révise ce qu'elle apportera ce soir: une boisson, un crumbble, un clafoutis... elle s'amuse de ceux qui prétendent qu'il faut laisser les noyaux, que le gâteau serait prétenduement plus goûteux et elle pense qu'ils ont tout simplement la flemme de les retirer, on en débattera ce soir, c'est une discussion qui revient régulièrement chaque printemps et... mais là n'est pas le propos, ... donc, la boisson, les gâteaux, c'est bon... mais le petit texte... Bernique!... Niet... Zéro... Nada... Que dalle!... maintenant, le temps est compté et elle n'a pas encore mis son vernis à ongles, n'aura jamais le temps, allez! et hop! on laisse venir ce qui vient! laver ses cheveux aussi... avant de s'installer à son bureau, elle a pris soin de fermer les volets, il fait si lourd, c'est excessif... souvent, même dans le midi, les gens s'enferment, ferment les aérations, se confinent, non, il faut fermer ses volets contre le soleil mais laisser l'air circuler, il faut... mais elle cesse d'atermoyer, elle est assise, le dos bien droit, sur une chaise, pas avachie ( comme certaine, suivez mon regard! ), vigilante, prête, à l'écoute de ce qui va advenir... , de ce qui advient..., de l'instant présent..., elle défait ses sandales, les pieds gonflés, merci!, on écrit de tout son corps, et aussi avec ses pieds, et c'est si bon le contact avec le plancher, le sol, la terre, ancrée dans la terre-mère, enracinée pour être inspirée... recevoir le souffle, ne rien faire, se laisser pénétrer, attendre... en fait, ce qui serait bien, c'est d'en mettre deux, des coussins, sous les fesses, juste pour être bien, on n'est pas là pour souffrir non plus!, bref!, bref! elle a préparé un petit tas de feuilles, écolo tant que économe, elle écrit au dos des dessins des petits chéris, enfin, le brouillon seulement car elle mettra tout ça au propre sur de belles feuilles vierges et c'est important le stylo! elle a un stylo qu'elle affectionne depuis toujours, un stylo pour calligraphie, elle aime sa taille, son élégance, elle est habituée, elle l'utilisera pour écrire au propre, tout à l'heure, sur les feuilles vierges, vierges, très vierges et pour le brouillon, elle hésite et en attendant, elle taille ses crayons, elle en a 4, son préféré, c'est celui qui a une gomme au bout, celui des sudokus, bref, elle opte pour un feutre, un gros feutre noir, épais, qui laissera une trace, sa trace à elle si forte, si personnelle.... il râcle, il est durci, il est sec, presque sec, ça ne sert à rien de le garder, il faudrait le jeter, il faut le jeter, le mettre à la poubelle, en bas... en bas, elle se saisit d'une autre petite pile de feuilles, on ne sait jamais, quitte à ne pas toutes les utiliser... " Voilà, c'est bon, je suis prête. Prête, prête, prête... "chantonne t elle en se rasseyant à son bureau, elle se ronge les ongles et elle se saisit de son crayon préféré, celui avec une gomme, lance un clin d'oeil victorieux à Trinka et se dit... se dit... que... le linge... il doit être sec maintenant... avec cette chaleur! oh ça va prendre deux minutes! chaud! il fait si chaud, elle quitte son tee shirt et enfile un débardeur et se dit que les biceps d'une femme vieillissante en débardeur! mais qu'il n'y a personne pour la regarder et que là n'est pas le sujet et puis que," Trinka! dégage! " il faudrait peut être bien cesser d'atermoyer, on verra plus tard pour son âge... , elle décroche le téléphone fixe pour ne pas risquer d'être dérangée, s'en félicite, elle pense à ces pauvres commerciaux qui l'ennuient depuis des plateformes du Sénégal qui doivent avoir chaud, eux aussi mais peut être ont ils la clim', elle se félicite d'avoir pensé à décrocher le téléphone, elle entend son téléphone, le portable, quelque part, dans la maison, en bas, elle court, trop tard, elle remonte, avec le portable, décidée à s'y mettre, se rassied, ah, un message, c'est mon chéri, il me fait part de ses éblouissements, il est dans James Joyce, Ulysse, moi, perso, je n'y arrive pas, j'ai lu plein de trucs, tout Proust, mais alors, Ulysse!, oui, bon, on va pas se lancer dans une analyse de texte, elle lui envoie un petit message sec pour lui signifier qu'il la dérange, qu'il l'empêche, qu'il la divertit, qu'elle est en train d'écrire, elle, et que, si elle n'était pas embêtée par tous ses sms, elle aurait, elle aurait... elle le traite de macho, de castrateur, elle cherche son sac à mains, zut en bas, elle n'en a pas vraiment besoin mais elle aime bien l'avoir avec elle, son agenda, pour au cas où, elle descend chercher son sac à main, qu'elle ne trouve pas, même sous les coussins, elle remonte, il est, en fait sur son lit, dans sa chambre, près du bureau, elle irait bien voir si les tournesols ont fleuri, avec cette chaleur mais elle se dit qu'il faut être raisonnable, elle verra bien tout à l'heure, pas de divertissement, pas de récré avant d'avoir commencé et, là, c'est pas de sa faute, la chatte a faim, elle réclame, la pauvre, elle se félicite d'avoir fermé les volets: pas de distraction, pas d'échappatoire, juste la feuille blanche, le le stylo alors elle pense que, c'est curieux ces femmes qui s'excusent des toiles d'araignées, elle, elle trouve que c'est tellement beau, c'est magnifique les toiles d'araignée, ça dessine des paysages, celle là, dis donc, elle s'est fait une de ces provisions de mouches!, elle baisse la tête sous les ricanements de Trinka et elle décide de prendre résolument le taureau par les cornes de se centrer sur un thème, un sujet, n'importe quoi fera l'affaire pour démarrer, devant les news à la tv, quoi? c'est important de savoir ce qui se passe, d'être ouverte au monde, avec ce qui se passe en Irak, si ça c'est pas un sujet!, elle va manger un bout, vite fait, elle prend des forces, c'est important pour démarrer et elle raccroche le fixe parce que on ne sait jamais; elle a chaud, elle a soif, c'est normal, il ne faut pas se déshydrater, il faut boire quand on a soif et s'offre une petite balade en bas, une dernière vers le frigo, les glaçons, elle se dit que si elle ne s'occupe pas d'elle, qui va le faire?, y'en a qui écrivent, ils n'ont qu'à sonner pour qu'un citron pressé apparaisse sur un plateau et que, elle aussi, à ce moment là elle pourrait écrire toute la journée et qu'en conséquence personne ne va lui plier son linge sec et qu'il faut bien le plier et même aussi le ranger et elle le plie et elle le range et Trinka se marre, elle se dit que non, elle n'est pas obsédée par son bien être, qu'elle veut juste être bien à ce qu'elle fait, qu'elle veut être présente, elle ne veut pas être perturbée, distraite et que si là, maintenant, elle allait se chercher une barrette, elle n'aurait pas les cheveux qui lui tiennent si chaud et elle va à la salle de bains, elle en profite pour se doucher, ce sera fait, et quand elle revient à la tâche, elle a grande envie de chocolat, un petit bout, un carreau, juste un carreau ou deux, ou une barre, elle se dit que quand elle commencera son régime, elle ne dit pas mais que là, c'est un carburant, elle en a bien besoin, avec cette chaleur, et Balzac, il s'avalait jusqu'à 50 cafés par jour, ce n'est pas qu'elle se compare à Balzac mais l'enjeu, c'est le même, c'est la création et la copine au téléphone " je te dérange? ", les conventions qui la contraignent à répondre "Mais pas du tout, je ne faisais rien ", " rien "? comment ça rien?, elle créait, elle était en plein dans un processus de création, mais, bien sûr, allez dire que vous créez, on vous demandera quoi et elle se dit qu'il vaut mieux regarder la réalité en face et que, si elle avait dû créer, elle s'en serair rendu compte depuis longtemps et que, donc, ça ne valait pas la peine mais que, tout de même, " Dégage, Trinka! ", gribouiller un petit quelque chose pour ce soir digne d'une rédac de 6 ième ( où elle excellait ) c'était encore jouable et que ce soir, tout le monde aura trouvé de quoi écrire et elle se dit qu'il faudra leur demander comment ils font parce que, elle, pffft!, pas eu le temps! et elle se dit que l'inflation, la montée du FN, la pluie, le beau temps, elle n'a rien de perso à raconter et qu'elle voudrait les toucher en plein coeur et Trinka lui souffle que, au fond écrire, réfléchir, se donner de la peine, pour ne pas avoir de reconnaissance ou pour n'émettre que des banalités communes à quoi bon?, est ce bien nécessaire?, pas grave! qu'ils reconnaissent quelque chose de l'humain, quelque chose à dimension universelle, elle voudrait les toucher en plein coeur, les embarquer dans son souffle et le vent se lève maintenant, la pluie peut être, et que, heureusement qu'elle a enlevé son linge et que, si elle arrive ce soir vers les autres avec son bouquet de fleurs, un jolie toilette et un sourire charmant et son clafoutis et une Trinka rayonnante sur l'épaule, elle va peut être se résigner à une défaite totale.